In memoriam (3): Alcântara Machado par Mário Guastini

Mourir jeune permet parfois à la postérité de s’occuper plus vite de vous. Le 14 avril 1935 à 14h25, à la Maison de Santé São Sebastião, à Rio de Janeiro, disparaissait António de Alcântara Machado, écrivain moderniste, journaliste et depuis peu politicien originaire de São Paulo. Il allait sur ses 34 ans et n’avait guère à son actif, en termes de production littéraire, qu’un reportage et deux minces recueils de nouvelles. Les publications posthumes n’allaient pas tarder mais d’abord, un an plus tard très exactement, à l’initiative de sa famille, paraissait le volume collectif Em memória de António de Alcântara Machado, une précieuse compilation d’articles nécrologiques, discours, souvenirs et hommages divers.

Tiré de ce volume, voici le témoignage du journaliste Mário Guastini (1884-1949), lequel ami de la famille et chef de la rédaction du Jornal do Comércio (édition de São Paulo) fut le témoin privilégié des débuts de l’auteur dans le journalisme et la prose de fiction. Fils d’immigrés italiens, et à ce titre codédicataire du volume Brás, Bexiga et Barra Funda, Guastini avait été l’un des premiers à saluer ces nouvelles d’Alcântara Machado, dans un article à lire ici-même.


António de Alcântara Machado

par

Mário Guastini


Avec la mort d’António de Alcântara Machado, les lettres et la culture nationales perdent l’un de leurs plus brillants représentants.

Parmi les hommes de pensée de sa génération, cet illustre Pauliste était, indéniablement, celui qui occupait la place la plus en vue. Et son rayonnement à travers le Brésil intellectuel aurait pu être infiniment plus grand, n’eût été sa timidité. Oui, car António, comme son père, était un timide. Ceux qui ne le connaissaient pas de près, en lisant l’une de ses critiques théâtrales ou l’un de ses commentaires politiques, devaient le juger un terrible et redoutable démolisseur, et cela parce que dans l’extériorisation écrite de ses opinions, il disait les choses avec une franchise telle qu’elle semblait à beaucoup la fille d’un tempérament audacieusement irrévérent. Au contraire, António était le premier à se lamenter quand il constatait qu’une de ses vérités avait égratigné la sensibilité de quelqu’un. Tout le monde, cependant, ne connaissait pas la délicatesse de ses sentiments, de même que tout le monde ne connaissait pas l’ampleur de sa culture, laquelle ne pouvait être évaluée seulement à travers les pages magnifiques qu’il nous laissa dans ses livres et dans les feuilles volantes des journaux où il exerça son activité professionnelle.

Je suis — je le dis sans présomption — l’un des rares, des très rares, à l’avoir connu de près. Ami fraternel de son père depuis plus de trente ans, je connus António enfant, en culottes courtes. Je le vis grandir. Je fus l’un des témoins de la joie qui fut la sienne le jour où il se mit à porte des pantalons. Et je suivis son développement intellectuel dont était si fier le professeur Alcântara Machado. Ce dernier, à dix-neuf ans, passait déjà un concours pour obtenir l’une des chaires de la Faculté de Droit de São Paulo. Son fils, au même âge, devait donner des preuves palpables de ses capacités. Et cela sans que le père, en aucune manière, exerce une influence sur son esprit ou sur ses tendances, car le professeur Alcântara, avec l’austérité traditionnelle dans sa famille, donna toujours à ses enfants la plus grande liberté, laissant chacun d’eux suivre la voie qu’il considérait lui-même la plus juste. Sans la pression paternelle, donc, António s’adonna à l’étude avec un amour assez rare chez les jeunes gens de son âge. Élève en première année de la Faculté de Droit, il possédait déjà une culture solide et variée. Il allait maintenir bien haut, indéniablement, dans le champ de la pensée, le nom du Brigadeiro Machado d’Oliveira, de Brasílio Machado et de José de Alcântara Machado d’Oliveira. Oui, il serait indéniablement le continuateur de chacun d’eux car, jeune encore, il avait donné de grandes preuves de sa grande valeur mentale.


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Mais son illustre père n’était pas le seul à être fier de son succès. Moi aussi, je me sentais fier de la victoire d’António. Car c’est moi qui eus la satisfaction de le présenter au grand public, de le lancer dans la presse à grand tirage. Quand j’ai chroniqué l’apparition de son premier livre — Pathé-Baby — j’ai raconté comment cela s’était passé. Aux premiers jours de septembre, en 1921, je reçus une visite de Dr Alcântara Machado. Il venait, timide comme une collégien, me dire que son António allait donner quelque chose. Il venait d’écrire un essai qu’il prétendait bon. Il souhaitait que je le lise et, si je le jugeais publiable, que je lui ouvre les colonnes du Jornal do Comércio. Je lui répondis qu’il pouvait m’envoyer l’original, certain que je ne manquerais pas de lire, une fois… publié. Et, en effet, le 9 du même mois, paraissait, en lettres d’imprimerie, le premier article d’António, intitulé «Figures et livres» [Vultos e livros]. C’est que, la même année, avait paru en librairie, sous le même titre, un intéressant volume dans lequel l’esprit cultivé et scrutateur d’Arthur Motta étudiait l’œuvre des immortels de cette époque et des patrons des sièges respectifs.

En compulsant l’étude réalisée par l’éminent historiographe de notre littérature, António de Alcântara Machado avait rencontré des erreurs et des lacunes qu’il pointait dans son article, occupant pour ce faire presque une page de journal.

Dans ce premier travail de longue haleine, il s’était révélé un profond et consciencieux connaisseur de la littérature brésilienne. Cela à l’âge de dix-neuf ans. La littérature et l’histoire, d’ailleurs, constituaient des sujets d’étude privilégiés. Durant un certain temps, toutefois, il s’adonna davantage à la littérature théâtrale et musicale, suivant tout ce qui se produisait de bon, dans le Nouveau comme dans le Vieux Monde. Je voulus donc, égoïstement, tirer profit de cette spécialisation. Et j’eus recours, pour ce faire, aux bons offices de mon cher ami Dr Alcântara Machado. C’était en janvier 1923. Mon critique de théâtre ayant quitté le journal, j’invitai António. Il me demanda seulement une pleine liberté d’opinion. Je la lui accordai sans restriction avec en outre la faculté de signer ses chroniques.


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C’est à cette époque que s’accentua son inclination pour le modernisme, et non le futurisme, comme beaucoup le prétendirent.

Sa littérature était différente, sans être choquante. Pas de sensibleries, pas d’images bavardes. Un langage clair, précis, direct. Des phrases incisives. Des périodes courtes. Impressionniste. En deux douzaines de lignes, on avait connaissance de la thèse développée dans une pièce et de la valeur de l’auteur et des interprètes.

C’est António qui, impartialement, donna à la critique de théâtre, à São Paulo, une orientation nouvelle. Il fit des mécontents, cela ne fait aucun doute. Le jour où il analysa le programme d’un concert de la célèbre pianiste Guiomar Novaes Pinto, ce fut tout un scandale ! Mais c’est lui qui avait raison. Et c’est durant les années qu’il passa à travailler à mes côtés que je pus le connaître le mieux. Un cœur excessivement bon, des sentiments nobles, une énergie sereine. Et nous vécûmes, toujours, comme des frères.

À la fin d’octobre 1924, contraint à un voyage qui se prolongea plus de trois mois, je laissai à António la rédaction en chef du Jornal do Comércio, dans une période des plus délicates pour la vie politique de São Paulo et du Brésil. Et il s’en tira à merveille. Ce petit diplômé de vingt-deux ans pensait comme une grande personne.

En 1925, toutefois, m’était réservée une désagréable surprise. António avait décidé de voyager en Europe. Il m’abandonnait. Nous passâmes, cependant, un accord : il m’enverrait, chaque semaine, des chroniques du Vieux Monde. Des impressions de voyage. Une littérature traîtresse, qui a déjà tué une multitude de jeunes gens. Parmi eux : Nilo Peçanha, qui était un esprit brillant et cultivé.

C’est de ce voyage que naquit Pathé-Baby, en 1926. António était parti en mars 1925, pour être de retour en octobre. Les premières chroniques furent écrites en avril et presque toutes parurent, avant leur réunion en volume, dans le Jornal do Comércio. Et elles furent un véritable succès. António y fixa son style, ou mieux, il eut l’occasion de manifester intégralement son style. Un autre que lui, pour donner l’impression vivante et palpitante des villes vues, aurait écrit une demi-douzaine de volumes et aurait échoué.


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Pathé-Baby fut achevé d’imprimer le 5 février 1926, et, le lendemain, António me remettait l’exemplaire qu’il m’avait destiné, avec cette dédicace : «Pour toi, Guastini, patron du cinéma où j’ai vraiment fait mes débuts, qui as eu la bonté de me présenter au public. Et c’est pour cela (et pour tout le reste !) que, cordialement et avec émotion, je t’aime bien. Alcântara, 6 février 1926.»

Lorsqu’il reprit son poste à la section théâtrale, António semblait déjà ne plus s’y sentir très à l’aise. Les heures que, le soir, celle-ci lui prenait, l’empêchaient d’étudier. « Et c’est le soir qu’on étudie le mieux » — disait-il.

Malgré tout, il continua dans la critique pour quelque temps encore, jusqu’au moment où il opta pour une chronique hebdomadaire. Littéraire, bien entendu. Il allait ainsi disposer de plus de temps pour écrire quelques nouvelles et des histoires dans lesquelles il chercherait à fixer des aspects de la ville.

C’est de cette époque, le 8 mars 1927, que date Brás, Bexiga et Barra Funda. Il me donna mon volume avec ces lignes, sur la première page : — «Pour toi, Guastini — à qui en premier lieu je dédie ce livre d’hommage, parce que dans ton caractère, dans ton cœur, dans ta vie, dans ta victoire, je vois le modèle du nouveau métissage de mon pays, — avec une accolade où je mets la force affectueuse de quatorze générations paulistes. Fraternellement, António, mars 1927.»

Vint ensuite, le 13 juin 1928, Laranja da China, qui m’arriva avec cette dédicace : «Pour Guastini cette orange au jus amical, sans aucun pépin, de la part d’António. 27 juin 1928.»

À cette époque-là déjà, il n’était plus un collaborateur assidu de mon journal. Avec Paulo Prado, dans Terra roxa [e outras terras], il procédait à la catéchisation moderniste, jetant les bases d’une école où il fut reconnaissable entre tous. Cette catéchisation, toutefois, fut par la suite interrompue, António ayant consacré le meilleur de son temps disponible à des recherches historiques dont résultèrent des mémoires dignes de sa valeur. Et nous eûmes encore un magnifique discours, lors de l’inauguration du buste de Brasílio Machado, mon maître, à la Faculté de Droit. Il revint à António de parler au nom de la famille du grand professeur de droit, et il proféra une oraison lapidaire qui se trouve imprimée.

Après avoir collaboré activement au Diário de S. Paulo et à O Jornal, António se consacra à la politique. À Rio, il fut le directeur du secrétariat du groupe parlementaire de la Liste Unique, durant les travaux de constitutionnalisation. À ce poste aux milles tâches, il rendit de grands services à São Paulo, qui l’en récompensa en le faisant élire, sur la liste du Parti Constitutionnaliste, député fédéral.

J’eus le plaisir de lui donner mon vote. Quelles qu’aient pu être nos divergences politiques, mon vote lui était acquis pour toujours. J’étais le grand frère qui votait, avec le cœur, pour le petit frère.

La politique, toutefois, ne l’éloigna pas du journalisme. Au contraire, elle l’y attacha plus encore. Entrant définitivement aux Diários Associados, il assuma la direction du Diário da Noite, de Rio, lui consacrant toute son activité. Et il y a quelques jours encore, tandis que je m’informais auprès d’Assis Chateaubriand à propos de l’action de mon cher compagnon en tant que directeur, celui-ci me dit qu’António dirigeait de fait, ne se limitant pas à l’article : il passait son temps à l’imprimerie, à suivre la mise en page, à orienter, à imaginer des reportages. Et cela chaque jour de la semaine, si bien que grâce à ce travail nouveau le populaire journal du soir de Rio avait augmenté son tirage de plusieurs milliers d’exemplaires.

Le journaliste commençait à s’affirmer, également, comme s’était affirmé l’homme de lettres, comme devait s’affirmer, sans aucun doute, le parlementaire. N’étant pas un orateur, António ne recherchait peut-être pas beaucoup la tribune. Au sein des commissions, toutefois, ses travaux devaient marquer, d’une trace indélébile, son passage à la Chambre.

Et c’est cette valeur authentique que perd le Brésil, au moment où il pouvait, avec certitude, en attendre de grandes choses. Et c’est un compagnon de trente-trois ans que nous tous, journalistes, nous perdons à jamais. La nouvelle de sa mort nous a tous accablés, nous a tous peiné. Mais moi, j’ai souffert autant qu’a souffert sa famille, car je me suis toujours considéré comme en faisant partie, tant sont anciennes, tant sont étroites nos relations.

L’émotion qui me domine m’empêche de dire à propos d’António tout ce que mon cœur aimerait dire. Je me limiterai donc au regard d’adieu que j’ai posé hier sur son corps inanimé, et à l’accolade fraternelle que j’ai donnée à [José de] Alcântara Machado, si durement et impitoyablement frappé par le destin.


Trad. A. C.


(Source : Em memória de António de Alcântara Machado,

s. l., s. n., s. d. [São Paulo, impr. Elvino Pocai, avril 1936],

p. 109-118.)