La critique de l’avant-veille (11)

Les critiques contemporains n’ont pas nécessairement le dernier mot, mais précisément parce qu’ils auront eu le premier, il est rarement vain d’aller voir ce qu’ils écrivirent en leur temps d’une œuvre devenue un classique, ou pas.

Onzième épisode de notre feuilleton critique autour de Brás, etc. d’Alcântara Machado, avec un autre critique de Rio, Múcio Leão (1898-1969), qui nous rappelle combien la littérature du modernisme brésilien fut une littérature joyeuse et à l’aise dans la vie, de plain-pied avec son amusante banalité.


Un livre de São Paulo

par

Múcio Leão


M. António de Alcântara Machado s’amuse immensément avec la vie, et le spectacle des choses présente à ses yeux un grand intérêt.

C’est de cet intérêt amusé qu’il nous rend compte dans les pages de Brás, Bexiga et Barra Funda.

Il s’agit d’un livre de nouvelles. Et M. Alcântara Machado, dans ses petites histoires, a fixé un peu de l’âme de la São Paulo d’aujourd’hui. Ce sont certains aspects pittoresques, dont se revêt une ville en pleine vigueur, une ville au sein de laquelle est en train de s’opérer, lentement, la fusion de tant de sangs différents.

Que personne n’ait l’intention de trouver dans ces pages le moindre drame, la moindre impression douloureuse ou tragique des choses. M. Alcântara Machado est un moderniste ; ou plutôt, pour parler peut-être avec plus de précision, il appartient au groupe des futuristes. L’un des préceptes de cette école, si je ne me trompe pas, consiste à rechercher l’apparence risible, le côté comique de chaque chose.

Assurément, le drame a bien souvent ses aspects ridicules ; mais la vie de tous les jours, la vie ordinaire, que traîne chacun de nous par la loi du destin — comme elle est plus singulièrement pleine de ces petits épisodes, en même temps risibles et amusants, qui nous font réfléchir à cette idée : que les dieux, quand ils nous créèrent, le firent afin que nous venions égayer, de notre infinie misère, leur grande et sublime lassitude de toute chose ! Nous sommes, donc, des divertissements, de simples divertissements, que les dieux agitent sous leurs yeux pour, un moment, s’amuser dans leur habitation élyséenne. Il est naturel que nous soyons fragiles, inconséquents, absurdement tristes et inoffensifs, même quand nous voulons être méchants.

Telle est, plus ou moins, la conclusion à laquelle nous parvenons après la lecture de Brás, Bexiga et Barra Funda.

M. Alcântara Machado a une prédilection prononcée pour les thèmes ordinaires, pour les petits épisodes de tous les jours. Toute l’école, du reste, a la même préférence. Ritmo dissoluto, de M. Manuel Bandeira, est plein de poèmes qui fixent des aspects de la vie populaire ou de la vie enfantine ; et ils sont véritablement enchanteurs, ces vers qui nous décrivent le ballon de la Saint-Jean qui s’élève dans le ciel lors d’une nuit étoilée, sous les cris des enfants pauvres, ou bien le passage des charbonniers dans une rue mélancolique. M. Ribeiro Couto fait lui aussi son délice de la peinture des petits garçons qui jouent sur la plage de Guarujá, ou du récit des pensées bourgeoises des hôtes d’une pension le dimanche. C’est qu’il y a, chez les artistes d’aujourd’hui, un grand amour pour la vie — pour la vie banale et simple de tous les jours ; et c’est, aussi, que ces artistes bannissent, bien loin, les vieux préjugés d’un art souverainement indifférent, élevé, reclus entre de superbes créneaux dorés, l’art tel que le concevait Goethe.

Dans le premier texte de son livre, l’éditorial, M. Alcântara Machado dit : «Brás, Bexiga et Barra Funda, en tant que membre de la presse libre, tente de fixer tout au plus quelques aspects de la vie laborieuse, intime et quotidienne de ces nouveaux métis nationaux et nationalistes. C’est tout.» Fidèle à ce programme, il a recueilli, dans la ville qu’il aime tant, quelques aspects curieux et quelques types intéressants. Et il a donc fait cette collection de scènes et de figures.

Nous trouvons dans le livre le gamin Gaetaninho, qui a fait un rêve dans lequel il se voyait sur le siège du cocher d’un fiacre d’enterrement, tout beau, avec sa marinière et son béret où l’on pouvait lire Cuirassé S. Paulo ; et à la fin il prend part à un cortège qui s’en va bel et bien au cimetière… mais il se trouve dans la voiture funèbre, après avoir été renversé par un tramway ; — Carmela aime bien s’amuser en se promenant avec les garçons riches dans des Buick dangereuses, et cela conduit son amoureux à conclure qu’elle «est en train de devenir une belle vache» ; — le conseiller José Bonifácio de Matos e Arruda est fort jaloux de ses traditions de sang bleu et, néanmoins, consent au mariage de sa fille avec le fils d’un immigré italien issu d’une classe infime, parce que cela va lui apporter des avantages pécuniers.

Toujours la note de médiocrité, toujours le bourgeois, le banal, le triste aspect de toute chose. Ce livre est véritablement une succession de caricatures.

Du reste, le sentiment de la caricature chez M. Alcântara Machado est la faculté prédominante. Dans l’une de ses nouvelles, il y a cette phrase : «Aristodemo rien qu’à l’entendre devint un Brésilien jacobin. Aristóteles le choisit comme adjudant d’ordres. Une sorte de.» N’y a-t-il pas dans cette phrase une caricature, une délicieuse caricature ? N’y voyons-nous pas tout notre style familier, photographié avec son pittoresque et sa grâce ironique et indolente ? Je crois que si.

Le livre de M. Alcântara Machado constitue une lecture intéressante pour tous ceux qui souhaitent être au fait des nouveaux courants esthétiques dans notre pays — et, surtout, pour tous ceux qui veulent constater que les écrivains, qu’ils soient classiques, romantiques, naturalistes ou futuristes, dès lors qu’ils travaillent avec sincérité et ne manquent pas d’esprit, appartiennent à la même famille. J’aimerais par exemple indiquer les rapprochements qu’il sera facile de trouver, dans Brás, Bexiga et Barra Funda, avec Aluísio Azevedo et Fialho de Almeida.


Trad. A. C.


(Source : Múcio Leão, « Um livro paulista »,

Jornal do Brasil, Rio de Janeiro, 26 mai 1927, p. 5.)