La critique de l’avant-veille (12): Mário de Andrade

Les critiques contemporains n’ont pas nécessairement le dernier mot, mais précisément parce qu’ils auront eu le premier, il est rarement vain d’aller voir ce qu’ils écrivirent en leur temps d’une œuvre devenue un classique, ou pas.

Douzième épisode de notre feuilleton critique autour de Brás, etc. d’Alcântara Machado, avec une recension de poids qui porte la signature d’une éminente cervelle moderniste, Mário de Andrade (1893-1945), poète et depuis peu prosateur, devenu aussi un critique qui fait autorité au sein et au nom du mouvement. Une lecture majeure qui pose quelques questions essentielles et formule de beaux jugements définitifs, malgré certaines réserves tâtillonneuses et autres arguties analytiques, bien à la manière de Mário, contre lesquelles l’auteur devait regimber un peu, comme on le verra dans un passage de sa correspondance.


Alcântara Machado

par

Mário de Andrade


La toute dernière génération d’écrivains brésiliens commence déjà à présenter des personnalités libérées du vice de la thèse qui a par trop fragilisé la fournée moderniste. Les modernistes sont des gens qui se sont adaptés. Dans ma génération, il nous a tous fallu abandonner une pratique devenue tradition pour devenir ces croque-mitaines qui épouvantèrent bien du monde par ici. C’était fatal : nous avons joué à faire peur. Nous nous sommes revêtus de thèses et dans chacun de nos livres est resté le vice du manifeste. Bois brésil, Race, Toute l’Amérique, Aimer, verbe intransitif [respectivement : recueils de poésie d’Oswald de Andrade, Guilherme de Almeida, Ronald de Carvalho, et roman de Mário de Andrade – NdT] ont l’esprit du manifeste davantage que l’esprit de liberté. Puis a commencé à apparaître une autre fournée bénéficiant de notre labeur. Il est encore bien tôt pour que ces jeunots se présentent sans le harnais de notre tradition. Plus ou moins selon les uns et les autres, mais la plupart ont, pendue à leur rose, une petite plaque métallique qui en dit le nom et le pedigree. Ce qui se passe, c’est qu’avec beaucoup de pluie, du vent et je ne sais quoi encore, quand le rosier devient bien grand et tout fleuri, on vient lire le nom de la rose sur la plaque et il n’y a plus de nom. C’est une rose. Son nom, le vent l’a effacé. Je trouve que c’est une bêtise de passer notre temps à nous préoccuper de ce que le petit untel imite Ribeiro Couto ou Manuel Bandeira. Il est naturel que le petit untel cherche un tuteur. Ce n’est pas un défaut, non. Ce sera un défaut s’il continue de même quand il sera devenu un grand untel. Ceci étant dit, parce qu’il fallait que ça sorte, j’en viens au sujet. Certains dans cette génération récente apparaissent déjà, néanmoins, tout à fait libres du vice de la thèse qui a fait le malheur des modernistes. Alcântara Machado est l’un d’eux. Il y a peu, il fouettait le troupeau de bœufs avec un Pathé-Baby pointu, impétueusement original. À présent, avec Brás, Bexiga et Barra Funda, il surprend plus encore. Il s’humanise, son esprit passe de la réaction à la contemplation ; il se moque moins et accepte bien. Et il crée l’œuvre la plus égale, la plus complète en soi que la fiction brésilienne ait produite depuis 1920. Je pourrais donner une date plus lointaine, mais ce qui importe ici, c’est l’après-guerre.

Pour moi, c’est le changement résolu de la moquerie pour l’acceptation qui a conduit A. M. à créer une œuvre aussi universellement humaine que celle-ci. Si l’antithèse des deux citations initiales engendre une épigramme vindicative, il me semble qu’il n’y aura vraiment qu’un imbécile pour voir dans le livre la moindre pique de méchanceté contre l’Italien. Il n’y a pas de méchanceté, non. Ce que l’on perçoit, c’est qu’A. M. manifeste, à l’égard des mamelucos de la São Paulo d’aujourd’hui, cette indifférence si caractéristiquement humaine avec laquelle on observe l’ordre divin de nous aimer les uns les autres.

Fort de cette contemplation, ai-je affirmé, A. M. a produit une œuvre universellement humaine. On dit que le livre est régionaliste, et moi je ne supporte pas certaines critiques faciles. Le livre se compose de nouvelles qui se passent à São Paulo, il traite d’un phénomène ethnique qui se produit aussi à São Paulo et il exploite le patois particulier à certaines personnes de São Paulo, cela ne fait aucun doute. Mais la source d’inspiration, la force émotive du livre réside dans la lutte raciale, dans le récit de la fatale fusion ethnique provenant des facteurs qui provoquent fatalement l’adaptation, la lutte et la fusion qui ne sont pas particulières à São Paulo, mais quelque chose qui se trouve dans bien des pays et dans tous les pays vivants. Quand on lit les explorations rastaquouériques du Nord-Américain à Paris, on ne pense pas à traiter le livre de régional, parce que de cette famille de plantes grimpantes utiles, même ici on en tire déjà profit : le problème est plus vaste que Paris. Le régional c’est le particulier, ce qui ne souffre pas de transposition universalisable, coiffure de geisha et chevelure de Parintintim, dompteur gaúcho et pastorello sicilien. Un livre est régional quand c’est sur des particularités régionales que reposent l’affect de l’artiste et la source d’émotion ou de création de l’œuvre. Ainsi de Don Segundo Sombra de Ricardo Güiraldes, ainsi de No galpão [nouvelles de 1925 – NdT] de Darcy Azambuja, œuvres émotionnellement humaines mais non universellement humaines cependant. Quelques rares fois seulement, dans les dialogues et dans la simultanéité, qui est le procédé descriptif d’A. M., s’agite la tache d’un régionalisme défectueux. La tache, parce que certains aspects et mœurs particulières à São Paulo rendent difficile la compréhensibilité immédiate de la phrase et que le moindre effort de raisonnement porte préjudice à l’émotion. En compensation, personne n’a employé par ici la simultanéité aussi habilement que ce Paulistain. Et quelle diction directe ! encore plus pure, plus saine que celle de Pathé-Baby. Et il perd en secousses ce qu’il gagne en élasticité. Que l’on se reporte par exemple aux deux dernières scènes de «Magasin Progrès [de São Paulo]» et au «Monstre à quatre roues» tout entier. La fin de Januário également est admirable. D’ailleurs toute cette nouvelle [«Notes biographiques du nouveau député»], peut-être la plus parfaite, est d’une profonde émotion. Une curieuse nouvelle que celle-là, où la synthèse atteint la fantaisie qui consiste à placer le dénouement dans le titre… L’utilisation de la manière générique de parler des Italo-Brésiliens est aussi des plus parfaites. On sent les personnages. Il n’en va pas de même avec la façon de parler des Brésiliens prétentieux. Le sergent du Ceará est encore parfaitement régulier. La lettre de l’administrateur de Santa Inácia est bien pauvre. Elle est peut-être réaliste mais elle reste loin derrière les déformations avec lesquelles Oswald de Andrade, en travaillant la réalité par l’exagération, parvient à produire l’évidence conique [sic] de cette réalité que la mémorisation affaiblit toujours. Les réalistes ont toujours été des déformateurs par exagération, Aluísio de Azevedo, Raul Pompeia, Euclides da Cunha. L’artiste qui représente la nature objective reste très en-deçà de la réalité subjective, la seule qui importe dans la fiction.

A. M. atteint cette réalité subjective d’un tir sobre mais bien dirigé. Ses types sont totaux et ils s’appuient vraiment sur nous. Une étourderie comme celle qui fait dire aux sept ans de Lisetta que «les pattes bougent aussi» ne suffit pas à constituer un défaut, c’est une étourderie et un exemple unique. Un danger plus important est sa propension à l’antithèse facile. A. M. comparé à Victor Hugo et à Castro Alves semble une énormité. Eh bien c’est le cas. Brás, Bexiga et Barra Funda est un vrai champ d’antithèses. Dans «Lisetta» cela atteint une valeur réelle avec la jolie petite fin, plus que délicieuse. Mais nous avons le grave délit de cette phrase : «Le ciel pouvait bien être bleu, l’âme de Nicolino était noire.» Même comme ironie, cela ne vaut rien, et il est surprenant que l’autocritique toujours en éveil de A. M. ait dérapé à ce point. Sur 11 nouvelles, l’antithèse est le fondement de 4 : «Gaetaninho», «La société», «Corinthians (2) vs Palestra (1)» et «Nationalité». Attention ! Dans ces quatre-là l’antithèse est facile. Et perçue dès le début. Sauf dans «Gaetaninho», qui n’en est pas moins celle à l’antithèse la plus facile, presque insolente. Gaetaninho est pauvre et ne peut voyager en fiacre. Un jour il meurt et… il voyage en fiacre. Ma parole d’honneur, voilà qui eût fourni l’un de ces poèmes parnassiens à Catulle Mendès ou alors une joliesse de l’Étudiant Alsacien. J’entends même déjà les alexandrins à rime plate, deux masculins, deux féminins, et «La France est ici». On se frappait la poitrine avec un enthousiasme, bon sang !... «Gaetaninho», un texte délicieux, perd beaucoup avec son intrigue.

Et maintenant, je prie A. M. de m’excuser si j’insiste sur une question qui m’a tourmenté quand j’ai étudié Pathé-Baby. Avec Brás, Bexiga et Barra Funda, l’enfant acquiert des droits à la personnalité dans la fiction nationale. Il y a tout un groupe scolaire dans le livre. Et il est également incontestable qu’A. M. s’affirme et progresse dans ces nouvelles. Eh bien, le simple fait qu’un jeune homme bien en vie baisse les yeux sur la marmaille, qu’est-ce que ça démontre sinon cette réalité de tendresse intérieure qui a inventé «La flamme du souvenir», la page la plus forte de Pathé-Baby ? Cette tendresse, d’ailleurs loin d’être collante et mielleuse, est désormais fréquente. Pas dans la diction, bien entendu, j’ai dit qu’elle n’est pas collante, mais dans le choix des sujets. Le précepte persévère encore selon lequel l’auteur mettait une goutte rouge dans la douce ondulation d’une image comme ce stupéfiant : «Le soir (le ballon de l’enfant vient frapper le crâne du pasteur) tombe comme une feuille.» (Pathé-Baby, p.82) L’auteur n’a pas le courage de sa propre sensibilité. Ce n’est pas tout à fait ça, non… La personnalité psychologique d’A. M. me semble des plus intéressantes. Pour moi, il se produit chez lui une sorte de séquestration de la tendresse, parce qu’il ne lui convient pas de sentir ou de développer de la tendresse. A. M. est un individu sûr de la vie et de lui-même. Quelqu’un de volontairement organisé. Ce qui dans le langage des crétins s’appelle un égoïste. Il veut vaincre et il vaincra en effet. Un homme fait pour vaincre. Je trouve ça beau même si son élan victorieux est tel qu’il en devient même scandaleux. Brás, Bexiga et Barra Funda est un livre excellent jusqu’à l’irritation. Il ne montre pas des tentatives. On n’y perçoit pas le travail. Ce qui veut dire qu’A. M. résout les problèmes qu’il se pose. Un vainqueur de ce genre-là. Ses livres sont tous des sortes de chef-d’œuvre parce qu’il réalise toujours intégralement ce qu’il a entrepris. C’est un exemple typique de l’affaire pliée. Il ne divague jamais au cours de l’expérience. Il possède la certitude mathématique de résoudre ses propres intentions. On peut discuter l’excellence de l’intention mais jamais sa solution. C’est pourquoi j’ai dit que les livres d’A. M. sont «des sortes de» chef-d’œuvre. Des sommes qui sont exactes. Et Brás, Bexiga et Barra Funda est une somme plus élevée que Pathé-Baby.


Trad. A. C.


(Source : Mário de Andrade, «Alcantara Machado»,

A Manhã, Rio de Janeiro, 19 juin 1927, p. 2.)


*


Lettre d’Alcântara Machado à Prudente de Morais Neto

(extrait)


24 juin [1927]


[…]

J’avais déjà lu l’article de Mário. Il est bon. Très bon, vraiment.

Et en auteur que je suis, j’ajouterai : sauf sur les points incriminés. Cette histoire d’antithèse par exemple je ne m’y fais pas. Nous avons déjà eu à ce propos une discussion : Paulo Prado, Mário et moi. Le premier et le troisième contre le deuxième. Mário a fini par dire qu’Albalat éclaire bien le sujet. Devant ça, j’ai capitulé. Paulo Prado aussi.

Si l’histoire de Gaetaninho est une antithèse, tout est antithèse. Tu es pressé d’arriver à ton bureau. Tu prends l’omnibus. L’omnibus arrive en retard en ville. Antithèse.

Tu as envie de prendre un rafraîchissement. Tu le prends. Le rafraîchissement te fait mal aux intestins. Antithèse.

«La société» «Corinthians (2) vs Palestra (1)» (celle-là alors !) et «Nationalité» sont aussi des antithèses pour Mário.

Je comprends pas. Ou plutôt : je comprends mais je ne suis pas d’accord.

La phrase — «Le ciel pouv. bien être bleu, l’âme de Nic. était noire.» — oui. Mon autocritique a fait un bond (contrairement à ce que pense Mário). Elle a fait un bond de colère, mais j’ai conservé la phrase. Parce qu’elle exprime une pensée de Nicolino. Et Nicolino n’a pas d’autocritique moderne. Mário n’a pas vu ça. «Les pattes bougent aussi». Avant toute chose Lisetta n’a pas sept ans. C’est moi qui sais l’âge qu’elle a. Et je ne le dirai pas car l’âge des femmes est un secret. Ensuite je jure […] que les enfants à São Paulo disent patte au lieu de pied. L’un dit à l’autre : Enlève ta patte de là !

Là où Mário a raison c’est dans la découverte de ma tendresse. Là oui. Il a terriblement raison.

[…]

Alcântara