La critique de l’avant-veille (5): Carlos Drummond de Andrade

Les critiques contemporains n’ont pas nécessairement le dernier mot, mais précisément parce qu’ils auront eu le premier, il est rarement vain d’aller voir ce qu’ils écrivirent en leur temps d’une œuvre devenue un classique, ou pas.

Suite de notre feuilleton critique autour de Brás, etc. d’Alcântara Machado, avec la première recension parue en-dehors de São Paulo, mais surtout la première due à un critique d’obédience moderniste, puisqu’elle est signée, quoique sous pseudonyme, par un qui sans avoir encore publié aucun livre se signale déjà au sein d’un petit groupe d’avant-garde à Belo Horizonte (Minas Gerais) : ce jeunot de Carlos Drummond de Andrade.

Rien que ça.


Une affaire sérieuse

par

Antonio Crispim

[Carlos Drummond de Andrade]


António de Alcântara Machado vient de publier un livre de nouvelles : Brás, Bexiga et Barra Funda. Un livre qui n’est pas un livre : qui est un journal. Des fictions qui ne sont pas des fictions : qui sont des informations.

Dans sa préface, c’est-à-dire dans son éditorial, António de Alcântara Machado explique cela sans détours.

C’est encore une originalité chez cet homme des plus intelligents qui avait auparavant expérimenté, dans son premier livre, de voyage, une technique cinématographique, et qui expérimente aujourd’hui une technique journalistique.

Ainsi chacun de ses livres est-il une création et par conséquent une surprise pour les lecteurs.

Je suis de ceux qui comprennent que le cinéma, le journal et le livre sont trois choses complètement différentes, chacune avec son esthétique et son expression propres. Mais je ne peux nier que l’entrelacement des genres est bien dans l’orientation suivie par ce diabolique esprit moderne (ce n’est pas à celui de M. Graça Aranha que j’ai l’honneur de me référer, c’est au véritable).

António de Alcântara Machado n’a donc pas besoin de se défendre. Ni de s’expliquer. Ce qui n’empêche pas que la voie en elle-même soit fausse ou du moins difficile à suivre avec profit. Un journal est plein de drame, de roman et de poésie, cela ne fait pas le moindre doute. Mais à l’état de matériel. La simple transposition de ce matériel n’offre aucun intérêt artistique. L’un des meilleurs poèmes de Blaise Cendrars est «Dernière heure», où il se contente de disposer en lignes plus ou moins symétriques les mots d’un télégramme d’Oklahoma racontant la fuite rocambolesque de trois forçats de la prison locale. Sans aucune stylisation. Qu’est-ce que cela signifie ? Juste une «réussite*» personnelle. Le procédé reste dénué de valeur.

Ce qui a de la valeur c’est que, comme Alcântara a un sacré talent, ce qui entre les mains d’un autre pourrait aboutir à un agent mécanique de singerie, entre ses mains à lui devient un instrument des plus sûrs dont il est possible de tirer et dont il tire de fait de surprenants effets.

En fin de compte, ce qu’Alcântara Machado voulait vraiment c’était tuer la littérature. Il l’a tuée. Brás, Bexiga et Barra Funda est le meilleur journal jamais apparu au Brésil. Il ne contient pas une goutte de littérature. Il est pur comme les âmes de Dieu. «Sans parti ni idéal. Il ne commente pas. Il ne discute pas. Il n’approfondit pas. Il n’approfondit pas, surtout.»

Mais il commente bel et bien, ça oui. Le fait même qu’un homme se dispose à raconter une chose indique chez lui un certain parti-pris vigilant. Il trouve le fait digne d’être raconté, par conséquent il prend le parti de ce fait. En ce sens, l’informateur le plus nonchalant est un critique parce qu’il exerce un certain contrôle sur les événements, en les collectant, en les sélectionnant et en les exposant à sa manière. Et parce qu’il est un critique, il prend parti.

Pour cette raison même, ne croyez pas trop à la déclaration, d’ailleurs sincère, d’António de Alcântara Machado. S’il a réussi à faire œuvre de journal avec un intérêt artistique, c’est parce qu’il a mis beaucoup de lui dans les reportages du journal et s’est fait le complice ou le coauteur des événements.

On voit tout de suite qu’Alcântara Machado a une sacrée sympathie pour ses personnages.

Ces personnages sont les Italo-Brésiliens de São Paulo, «les nouveaux mamalucos» : Gaetaninho, Carmela, l’activiste Aristodemo Guggiani, le barbier Nicolino, le jeune industriel Adriano Melli, les sportsmen Biagio et Rocco, l’orphelin Gennarinho, le marchand Natale Pienotto, le patriote Tranquillo Zampinetti. Cette population, qui entre avec ses couleurs bien vives dans l’arc-en-ciel brésilien sans avoir besoin d’expulser les autres couleurs, se trouve déjà archivée là, admirablement définie dans ses sentiments, ses mœurs, ses tendances par l’insatiable observation et par la tranchante expression d’Alcântara Machado. Le livre est plein de vie et de vies. Les personnages ne perdent pas de temps à s’expliquer ; ils entrent tout de suite en action. Ils ne disent que ce qu’il est besoin de dire. Alcântara Machado a dû être l’espion le plus discret au monde pour cueillir des instantanés si flagrants. Voyez l’histoire de Gaetaninho. Gaetaninho rêvait d’accompagner un enterrement sur le siège avant du fiacre, à côté du cocher. Il était en train de jouer au football, la balle s’est retrouvée sur la chaussée, il y va, part chercher la balle. Voici comment Alcântara nous raconte le reste :


Avant qu’il eût atteint la balle, un tram le percuta. Le percuta et le tua.

Dans le tram se trouvait le père de Gaetaninho.


De sorte que le garçon, au lieu d’être sur le siège, se retrouva dans le fiacre, à l’intérieur d’un cercueil. C’est tout.

(Dieu merci, on voit qu’Alcântara n’est pas reporter. Si c’était le cas, il aurait écrit toute une colonne de journal et fichait l’histoire en l’air.)

Toutes les autres informations de Brás, Bexiga et Barra Funda valent celle-ci par l’intensité naturelle de l’anecdote et par l’environnement dans lequel elle se déroule. Mais là où Alcântara a été vraiment un as, c’est dans ce formidable «Corinthians (2) vs Palestra (1)».

C’est la plus parfaite description d’un match de football que j’aie jamais vue. Du point de vue du joueur comme du supporter. Tous les éléments que l’auteur a exploités sont essentiels. Il n’y a pas un seul mot inutile, une seule balle au hasard :


Biagio s’empara du ballon. Vas-y, Biagio ! Il progressa, progressa. C’est bien, Biagio ! En dribbla un. C’est ça ! Échappa à un autre. C’est ça ! Il avançait vers la victoire. Feinte-le, Biagio ! Il s’élança. Tire, maintenant ! S’arrêta. Repartit. S’arrêta. Vas-y ! Observa. Hésita. Biagio ! Biagio ! Calcula. Maintenant ! Se prépara. Attention à Rocco ! Maintenant. Vas-y ! Attention à Rocco ! Il tomba.

— A-BRU-TI !

Prrrrii !

— Pénalty !

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La joie des vainqueurs s’en alla vers la ville. En hurlant, sifflant et chantant. C’est le mulâtre avec la main sur la perche qui dirigeait la litanie :

— Le Palestra a pris une raclée !

Et la compagnie entonnait :

— Ora pro nobis !

À côté de Miquelina, le gros avec un foulard au cou lâcha :

— Tout ça par la faute de cet imbécile de Rocco !

Tu as entendu, hein, Miquelina ? Tu as entendu ?

— Fais pas attention à ces idiots, Miquelina.

Comment ça, fais pas attention ?

— Le Palestra a pris une raclée !

Crétins.

— Ora pro nobis !

Fusillez-les.


Vous avez sûrement noté qu’António de Alcântara Machado est une affaire très sérieuse.


Trad. A. C.


(Source : Antonio Crispim [pseud. de Carlos Drummond de Andrade], «Um caso sério»,

Diário de Minas, Belo Horizonte, 27 mars 1927, p. 2-3.)


(Vifs remerciements à Augusto Massi et Mário Alex Rosa, entre São Paulo et Belo Horizonte, qui nous ont permis de mettre la main sur cette note drummondienne restée enfouie dans les archives.)