La critique de l’avant-veille (6)

Les critiques contemporains n’ont pas nécessairement le dernier mot, mais précisément parce qu’ils auront eu le premier, il est rarement vain d’aller voir ce qu’ils écrivirent en leur temps d’une œuvre devenue un classique, ou pas.

Ce que prouve à l'envi ce nouvel épisode de notre feuilleton critique autour de Brás, etc. d’Alcântara Machado, accessoirement la première recension parue à Rio de Janeiro, qui est encore, outre la capitale fédérale, celle de la vie littéraire brésilienne. Elle est signée par un critique proche du mouvement moderniste et s’impose comme un temps fort dans la réception de l’œuvre, tout en délivrant une belle leçon pour nous autres, lecteurs de la postérité.


Vie littéraire

par

Rodrigo M. F. de Andrade


M. António de Alcântara Machado n’est pas un homme avec qui l’on peut user de circonlocutions. Celui qui veut s’occuper de ce qu’il écrit doit entrer directement en matière, sans introduction ni considérations préliminaires. Ses livres ne se prêtent pas aux divagations ni ne donnent l’occasion de faire de belles phrases. Ils ne font pas que solliciter l’esprit du lecteur. Ils agressent et saisissent l’attention : on n’en sort pas avec deux arguments. Ce nouveau Brás, Bexiga et Barra Funda défie le plus astucieux compositeur de variations sur des thèmes littéraires, le plus habile fabricant de contrastes et de confrontations. Il n’y a pas moyen de le prendre décemment comme un objet de spéculations d’ordre général ou comme un point de départ pour démontrer des vérités. On ne peut pas non plus l’opposer ou le comparer avec honnêteté à d’autres livres, à des fins de critique érudite.

Le petit volume de M. António de Alcântara Machado est tout seul au milieu du modernisme brésilien. Il n’a pas de relation visible avec la littérature contemporaine, étrangère et nationale. Pas plus qu’avec la littérature antérieure de M. António de Alcântara Machado lui-même. De Pathé-Baby à Brás, Bexiga et Barra Funda, il y a une distance considérable. Il n’y a pas de traits communs, il n’y a pas de ressemblance physionomique entre les deux : ils ne semblent même pas frères. Le premier (ou l’aîné, comme il dit) est un caboclo svelte, clair, joyeux, intelligent, mais peut-être un peu trop sûr de lui et trop occupé, possiblement, à se montrer un homme de son temps. Un visage expressif assurément, avec ses yeux malins et son menton capricieux. Mais présentant encore un air de famille avec les autres modernistes. Le second, non. «Proles sine matre creata.» Un citoyen frais et dispos, fait par lui-même. Grand, anguleux, plein d’une inquiétude contenue. Vif. Économique, contrairement à l’autre, qui était dans la dépense. Sérieux, indifférent aux modes.

On a toujours un peu peur, quand on écrit sur un livre moderne, de former des jugements précipités. On a tellement insisté sur le besoin d’un recul dans le temps pour permettre des jugements équitables, que l’on finit par perdre notre courage d’affirmation en traitant de la littérature d’aujourd’hui. Et l’on tend insensiblement vers des restrictions pleines de crainte, en jouant le rôle ultra ridicule de celui qui s’effraie en pensant que la postérité lui demandera des comptes. Mais, au fond, ce besoin de recul dans le temps est un mensonge. Le type de promesse en l’air qu’on ne peut faire avec un homme du type de M. António de Alcântara Machado. Si l’on attend que le temps passe pour former un jugement correct sur Brás, Bexiga et Barra Funda, on tombe dans l’erreur aussi sûrement que trois et deux font cinq. D’ici vingt ans, par exemple, ces quartiers italiens de São Paulo auront déjà un aspect complètement différent d’aujourd’hui et le critique qui analysera les nouvelles de M. António de Alcântara Machado leur trouvera moins de vérité humaine, moins de vigueur pathétique qu’elles n’en possèdent en effet. En ignorant le drame actuel, il ne sentira pas comme nous la sentons la profonde signification de ces nouvelles.

Il n’y a rien de pire que l’individu qui joue les blasés et les érudits, en matière de critique littéraire. Ce qui rend la lecture d’un Sainte-Beuve irritante, aujourd’hui, c’est précisément la préoccupation qu’il avait de ne pas se laisser abuser. Il ne se gênait pas pour mettre un point d’exclamation à la fin de chaque vers de Méléagre. Mais il avait honte d’admirer de la même manière ses contemporains : Stendhal, par exemple. Cependant, la vérité est que, en littérature comme pour le reste, on ne peut apprécier correctement que ce qui nous est proche. C’est une illusion de penser que nous jugeons Dante ou Cervantès mieux que leurs propres contemporains. Et une autre de supposer que le critère des critiques de demain sur les œuvres d’aujourd’hui sera plus juste que le nôtre. Cette manière d’en appeler à la postérité est bonne pour les politiciens et les hommes d’État impopulaires. Sur l’exacte valeur d’un livre, seuls les contemporains peuvent se prononcer : le jugement de la postérité est forcément émis à tort et à travers. Rien de plus infantile, par conséquent, que réfréner le sentiment d’admiration que nous inspire l’œuvre d’un auteur moderne, par peur de ce qu’on en pensera plus tard. D’ici vingt ans, il est fort probable que l’on n’émettra pas de jugements d’après les mesures d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas une raison pour que nous prétendions juger avec les mesures de dans vingt ans ; car il nous est impossible de les deviner, et elles ne s’appliqueraient pas convenablement à ce qui nous intéresse aujourd’hui.

Qui mieux que nous, en effet, comprendra le puissant spectacle de l’intégration de l’immigré italien dans notre milieu ? Certes, l’avenir évaluera avec une plus grande précision l’effet de l’assimilation de cet élément étranger par notre corps social. On tirera mieux que nous la morale de l’histoire. Mais la trame même de cette histoire, les épisodes qui la constituent, seul celui qui l’a vécue et qui y a assisté peut les comprendre complètement. L’impression que nous avons devant le livre de M. António de Alcântara Machado sera, donc, plus juste que celle qu’il produira à l’avenir, s’il est lu dans vingt ans. Et il n’y aurait pas de faiblesse plus lamentable que contenir notre admiration devant lui, ou dissimuler l’émotion qu’il éveille en nous.

Brás, Bexiga et Barra Funda, d’après M. António de Alcântara Machado, «est un journal. Rien de plus. De l’information. C’est tout. Il n’a ni parti ni idéal. Il ne commente pas. Il ne discute pas. Il n’approfondit pas.»

«Il n’approfondit pas, surtout», dit-il. Mais il parle par modestie, ou par fausse modestie, car de fait il approfondit toujours. Ce qu’il ne fait pas, c’est ressasser ses thèmes et tourner autour d’eux. C’est faire ce que j’ai fait un peu plus haut, à propos du «recul dans le temps» : dire la chose bien mal ; puis la répéter sur un autre ton ; ensuite, tenter d’expliquer la même chose ; enfin, revenir au point de départ, avec une certaine honte. M. António de Alcântara Machado n’a pas de ces défaillances. Il est incapable de ressasser et de se répandre inutilement. Et ce n’est pas qu’il soit léger ou superficiel, ou parce qu’il serait un chroniqueur, comme il semble le donner à entendre, dans sa préface intitulée «Éditorial». Il va au fond, mais d’un seul coup, rapide et juste.

Dans Brás, Bexiga et Barra Funda, il n’y a rien de superflu. C’est un livre concis, comme il n’en est peut-être jamais apparu de pareil au Brésil. Il n’a plus un pouce de littérature. La première nouvelle — «Gaetaninho» — par exemple, se développe en moins de 100 lignes d’une grande typo et présente une intensité dramatique stupéfiante. M. António de Alcântara Machado ne se laisse pas emporter par son histoire, pas plus qu’il ne se perd en incidents et explications. Il conduit son récit avec une assurance magnifique.

Pour bien évaluer les qualités de «Gaetaninho», il faut faire ce que son auteur ne s’autorise jamais, c’est-à-dire le comparer à un autre garçon. Il y a quelques années, ici au Théâtre Municipal, M. Adelmar Tavares racontait l’histoire d’un certain Antoninho, Laurindinho ou quelque chose comme ça. Deux heures au moins de récit, sur ce ton de discours d’autrefois. Il semble que l’histoire du garçon était très triste, car de temps en temps, on entendait la voix sanglotante de M. Adelmar Tavares répéter son nom : «Antoninnnnho ! Antoninnnnho !» Quand le public commençait à se résigner à entendre ces lamentations jusqu’à la fin des temps, l’histoire s’acheva. On douta qu’Antoninho fût mort. Bien sûr : «Antoninnnnho !»

Le «Gaetaninho» de M. António de Alcântara Machado peut se lire en dix minutes. Mais il donne à penser bien longtemps et ne sort plus de la mémoire.


Les gamins affolés répandirent la nouvelle dans l’air du soir.

— T’as su pour Gaetaninho ?

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Il a cogné le tram !

Les voisins lavèrent à la benzine leurs habits du dimanche.


Ce n’est pas seulement ce dénouement tragique de Gaetaninho qui ne s’oublie pas. C’est un morceau pittoresque de quartier italien. Une tranche de vie.

Et toutes les nouvelles de Brás, Bexiga et Barra Funda sont à la hauteur de «Gaetaninho». Dans la dernière — «Nationalité» — se trouve condensé et résolu, mieux que dans L’Étranger, le problème que s’est proposé M. Plínio Salgado — et cela sans figures symboliques et sans littérature. Dans les autres, apparaissent tous les aspects essentiels de «l’union des immigrants avec le milieu» brésilien. Mais sans «parti-pris*». M. António de Alcântara Machado ne fait pas l’impression ennuyeuse du monsieur bien intentionné qui se propose d’étudier un problème social à travers des histoires. Il ne semble pas de ceux-là qui font de chaque nouvelle une démonstration. Se ces questions ressortent dans Brás, Bexiga et Barra Funda, c’est parce qu’elles sont mêlées à la vie des personnages qui ont excité l’imagination et la sensibilité de l’écrivain et non parce que celui-ci veut élaborer une doctrine à leur sujet.

La manière de M. António de Alcântara Machado n’appartient qu’à lui. On n’y sent l’influence de personne. Dans ce nouveau livre, plus que dans le précédent, son style est précis, direct, concis. Il ne se préoccupe pas d’être moderne. Et il l’est. Intensément. (Comme il dirait.)

L’influence toujours plus grande de M. Mário de Andrade était en train de «standardiser» notre prose moderniste. Il y a quelques jours encore, on m’a montré un article publié à Paraíba sur «Mário de Andrade, écrivain brésilien», qui semblait écrit par l’auteur même de Losange kaki. Pour cela même, il faisait une pénible impression. Dans le style de Pathé-Baby et surtout de Brás, Bexiga et Barra Funda, il n’y a pas de manies apprises chez les autres. C’est celui qui pratique beaucoup M. António de Alcântara Machado qui court le risque de finir par écrire à sa façon, brusque, leste. Il perdra insensiblement la superstition des phrases abondantes, rythmées, savamment équilibrées. Il se désintéressera de tous les effets sonores et il «s’alcântaranisera» en fin de compte. L’auteur de Pathé-Baby a la force et le caractère des hommes contagieux dont parlait Jean Cocteau. Pour cela même, il sera imprudent de le recommander aux jeunes gens qui chercheront des enseignements dans Brás, Bexiga et Barra Funda.

Mais celui qui a encore des doutes sur les mérites du mouvement moderniste au Brésil, qu’il lise le nouveau volume de M. António de Alcântara Machado. Brás, Bexiga et Barra Funda n’est pas seulement l’un des plus admirables livres de prose nationale. C’est aussi l’un de nos meilleurs livres de poésie.


Trad. A. C.


(Source : Rodrigo M. F. de Andrade, chronique «Vida literária»,

O Jornal, Rio de Janeiro, 3 avril 1927, p. 4.)