La critique (dyspeptique) de l’avant-veille (14)

Les critiques contemporains n’ont pas nécessairement le dernier mot, mais précisément parce qu’ils auront eu le premier, il est rarement vain d’aller voir ce qu’ils écrivirent en leur temps d’une œuvre devenue un classique, ou pas.

Quatorzième épisode de notre feuilleton critique autour de Brás, etc. d’Alcântara Machado, avec cette critique un peu légère et dilettante, d’ailleurs parue dans un magazine grand public, mais qui avec ses airs de ne pas y toucher insiste sur un aspect essentiel : le paradigme journalistique dans la littérature de notre auteur.


Deux livres de prose

Informations de critique dyspeptique

par

J. de Queiróz Lima


Les gens qui s’y connaissent en littérature voudront peut-être être choqués. Ça ne fait rien. Si la réunion scandalise, il y a au moins une explication. Et c’est le «principe de contradiction». Mais avec un peu d’attention il est possible d’en trouver une autre. Les deux volumes de prose font du journalisme, de l’information, cette chose qu’en fin de compte mâchent les linotypes la nuit et qui se digère avec le café, le matin. Et qui peut être grandiose ou idiote. L’un le fait exprès, il dit même qu’il n’a pas voulu faire un livre ; c’est seulement un journal. L’autre, s’il ne le dit pas, le laisse voir, et le fait bel et bien. Il fait véritablement un journalisme déjà ancien, rapide. Un journalisme qui a l’air salle de rédaction: — chapeau sur le crâne, mégots de cigarettes au sol, papier froissé, le dring-dring du téléphone, éclats de rire, etc.

Amusant, n’est-ce pas ? Je n’ai pas encore dit les titres des livres. Je prépare leur présentation. On dit d’abord ce qu’on veut. Ensuite on dit qui on est. Le premier est Un homme qui passe de M. José do Patrocínio Filho. L’autre est Brás, Bexiga et Barra Funda, par António de Alcântara Machado.

Se ressemblent-ils ? Pourquoi sont-ils ici ensemble ? Mais quelle sorte de camaraderie est-ce là ?

Eh bien. Ils sont ensemble parce qu’ils ne se ressemblent pas. Parce qu’ils sont profondément différents. Ils se touchent: par le principe de contradiction, je l’ai dit.

* * *

Un homme qui passe est un volume de choses de journal. Il y a des pages brésiliennes, de l’actualité de Rio, avec des tics, des petites perversions ; et des décors de Paris avec des histoires de psychoses profondes, médullaires. Sur le piano de ce livre frappe, peut-être excessivement, le sostenuto de la drogue. Par-ci, par-là, apparaît la cocaïne, l’opium, l’éther. Des choses qui furent très élégantes jusqu’en 1920, au Brésil. Il est vrai qu’en France cette histoire de vices chimiques a été toute une littérature. Cela commença, me semble-t-il, avec les assimilations de Quincey (vous rappelez-vous, Thomas de Quincey — Opium caters ?) faites par Baudelaire dans les Paradis artificiels et cela se répandit à l’étranger. Cela fit la fortune littéraire d’un certain Jean Lorrain (fort lu au Brésil par les «raffinés» jusqu’en 1910).

En 1906 on donna un prix Goncourt à M. Bargone qui dans les lettres s’appelle Claude Farrère, et qui a beaucoup écrit sur les drogues mais, grâce à Dieu, n’a jamais fumé d’opium, ni inspiré de l’éther, ni pris des pincées de cocaïne. Tant et si bien qu’il est vieux, qu’il est Monsieur le Commandant dans la marine de guerre, et, physiquement, ressemble comme pas un au président Fallières, celui de la «phosphatine» que nous prenions enfants. Aujourd’hui encore, on fait de cette littérature-là en France, mais c’est pour l’exportation. «Ce sont des livres pour l’exportation. On achète bien ces choses là-bas.» [en français dans le texte – NdT] Du reste, c’est là une information. M. Patrocínio Filho a un public. Son livre est-il bon ? Son livre est-il mauvais ? Relatif, tout cela. Bon ou mauvais ne conviennent pas ici. C’est un autre mot. Son livre est intéressant. Il a des pages d’une grande beauté et d’une grande émotion. Par ex. : les pages de souvenir des derniers jours de Patrocínio père, l’abolitionniste.

En outre, dire que M. Patrocínio a du talent mais le gâche ? Non, je ne suivrai pas cette voie. Je suis gavé de lieux communs. Et puis chacun peut faire de son talent ou de sa bêtise l’usage qu’il veut. Je ne chronique pas les livres pour faire semblant de m’apitoyer au-dessus des auteurs. Ni pour donner des conseils. Je ne suis ni la Santa Casa, ni médecin, ni commissaire de police. C’est fini. Ensuite… (Maintenant je donne à M. Patrocínio une accolade. Pour la première fois, dans mes lectures en langue nationale, j’ai vu le nom d’Otto Weininger, un Austro-allemand à moitié fou, suicidé à 20 et quelque années, qui créa la Caractérologie et inventa «presque» Freud et le «freudisme».)

* * *

Brás, Bexiga et Barra Funda méritait une chronique toute entière. Il est dommage que je ne puisse la faire. Car, réellement, malgré l’avertissement de M. Alcântara Machado, il n’y a pas là seulement du «journal». La notation expressive, vive et rapide d’un grand moment dans la vie de São Paulo, serait l’occasion de dire des choses sérieuses. Mais il vaut mieux ne pas y penser. Brás, Bexiga et Barra Funda fait la chronique des «nouveaux mamalucos», comme dit l’auteur, les Italiens, les enfants d’étrangers que la terre brésilienne a reçus. Le livre dit le grand moment d’assimilation des Européens sur la terre nouvelle, qui peut être une terre rouge [celle du café – NdT] ou une autre, mais qui est surtout et essentiellement une terre américaine. Dans ces chroniques des quartiers ouvriers de São Paulo, cette capitale du travail et énorme laboratoire d’expériences raciales, il n’y a heureusement pas de «fiction», pas de «littérature». Il y a de la vie. De la vie vécue : ce que, si je ne me trompe pas, les Allemands appellent erlebnis.

C’est un livre moderne, dans son expression et dans son essence. Sans « tour d’ivoire », sans Grèce, sans citations.

C’est une œuvre de notre siècle, de notre peuple, et il présente cette actualité palpitante des choses qui vivent. Qui vivent toutes seules, étrangères à la Revue de la Langue Portugaise, à la place des pronoms et autres misères de collégien. Qui vivent, aiment, tuent. Ceci, cela, ceci — sans savoir pour quoi. Sans demander des explications, des théories, de l’érudition.

Il y a un bon moment, à la vieille époque d’Anatole France, ce «môssieur» démolit un collègue littérateur qui donnait des éditions monstrueuses — M. Georges Ohnet, celui du Maître de Forges [roman de 1882, du cycle Les Batailles de la VieNdT]. Pour ce faire, il déversa sur lui, du haut des colonnes du Temps, une de ses chroniques de «La vie littéraire»: «Hors la littérature» [à propos du roman Volonté ; voir Le Temps, 26 février 1888, où la chronique ne porte pas ce titre – NdT].

Il serait bon de faire ressusciter le feu maître Anatole. Afin qu’il puisse voir qu’aujourd’hui ne vaut vraiment que ce qui est «hors la littérature».


P.-S. — Dès que le temps et la « place » le permettront, nous expliquerons ce qu’est la critique dyspeptique.


Trad. A. C.


(Source : J. de Queiróz Lima, «Dois livros de prosa (Notícias de crítica dispéptica)»,

Para Todos…, Rio de Janeiro, n°455, 3 septembre 1927, p.16 et 52.)