La critique de l’avant-veille (16): Tristão de Athayde

Les critiques contemporains n’ont pas nécessairement le dernier mot, mais précisément parce qu’ils auront eu le premier, il est rarement vain d’aller voir ce qu’ils écrivirent en leur temps d’une œuvre devenue un classique, ou pas.

Seizième épisode de notre feuilleton critique autour de Brás, etc. d’Alcântara Machado, avec ce professoral compte rendu d’un qui fait autorité, le critique Tristão de Athayde (Alceu Amoroso Lima, 1893-1983), qui se signala tout au long des années vingt, en dépit de ses préventions et de vues passablement conservatrices, comme le principal et le plus sérieux commentateur non moderniste de la littérature moderniste. Presque un compagnon de route, en somme, qui traite ici de conserve, s’autorisant d’une approche comparée, des nouvelles d’Alcântara Machado et du roman Aimer, verbe intransitif (lisible en français) de Mário de Andrade, qui venait aussi de signer un article sur Brás, etc.


Vie littéraire :

Romanciers au sud

par

Tristão de Athayde


Beaucoup auront des frissons en lisant Mário de Andrade. Et beaucoup diront, naturellement, pour la millième première fois, que ce n’est que par snobisme, etc.

Mais peu importe. Ce qui importe, c’est que le mouvement de vague, qui apporte ces deux-là comme beaucoup d’autres, n’est pas un simple arbitraire. Une simple volonté de choquer. Ou d’irriter le portugais. Ou de planter là une petite originalité bon marché et sans effort. Mais, oui, un mouvement irrésistible, qui s’opère pour ainsi dire dans le subconscient de la nationalité et qui, de génération en génération, va s’accentuant.

Cette appropriation de la réalité nouvelle par la nationalité en formation s’opère, au cours de notre histoire littéraire, sous la forme de grands cercles concentriques que j’ai déjà eu l’occasion d’appeler — américanisme, brésilianisme et régionalisme. L’image que cela évoque est celle d’un grand oiseau qui cherche ou bien sa proie ou bien à se poser, et qui descend dans de grands battements d’ailes, de plus en plus rapprochés, jusqu’au moment où il touche le sol.

Tout d’abord, la simple notion du continent américain, du nouvel hémisphère, de la nouvelle flore, de la nouvelle faune, des indigènes, etc.

Ensuite, la conscience de la nation nouvelle, qui veut s’émanciper intellectuellement, comme politiquement, et qui crée ainsi le roman brésilien, le poème brésilien, etc., davantage recherché que réalisé.

Et finalement, l’insertion dans la réalité locale et, par conséquent, dans le réalisme régional, dans l’expression du parler provincial, du type du sertão, du milieu étriqué dans son originalité délimitée géographiquement.

Tels sont les trois battements d’ailes littéraires de notre littérature jusqu’à aujourd’hui.


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Eh bien, ce que la nouvelle génération est en train de créer, dans le plus original peut-être de ses courants, est un pas de plus en avant. C’est comme si l’oiseau, après avoir fait son nid, commençait à explorer le pays, à s’y alimenter, à en boire les eaux, à vivre dans le pays et non plus sur le pays. Après l’insertion, l’appropriation ; et, par conséquent, un pas de plus, au-delà du régionalisme. Après la nécessité consciente d’une âme nouvelle, l’inconscience même de l’âme nouvelle ; et, par conséquent, deux étapes de plus, au-delà du brésilianisme.

Et c’est là que réside, à mon avis, la grande force du nouveau mouvement. Ce qui lui est réellement propre. Et cela représente un axe d’évolution irrésistible. Chacun suit sa forme individuelle, naturellement. Je ne crois pas, en aucune façon, que ce soit le milieu qui fait l’artiste. Mais il y a un élément de vitalité subconsciente, ce que Butler appelait la mémoire de la race, et qui crée les racines de l’esprit dans le pays et qui distingue justement ce qui est un simple arbitraire subjectif de ce qui est une nécessité organique aussi.

Et ce que l’on remarque dans ces deux livres, comme dans toute cette face du mouvement moderne, c’est que ce qui était désiré et local est en train de devenir instinctif et national.

M. Mário de Andrade ou M. Alcântara Machado — pour ne parler que des deux qui nous occupent, et qui ne sont d’ailleurs dépassés par personne en originalité et en talent — n’écrivent pas des brésilianismes, ils parlent brésilien. C’est-à-dire non pas une langue nouvelle, mais une manière d’être de plus en plus différente du tronc lusitain, quoique toujours insérée en lui, comme l’est celui-ci dans le vieux tronc latin.

Chez l’un ou l’autre, ce ne sont pas à proprement parler les mots qui sont nouveaux. C’est le langage qui est nouveau. C’est la manière de la langue, davantage que sa forme. Un livre de simple régionalisme brésilien est beaucoup plus difficile à comprendre, pour un Portugais du Portugal ou d’ici, que chacun de ces deux volumes. Le régionalisme est presque toujours un travail de marqueterie. Des expressions locales greffés sur le langage traditionnel. Ici, c’est différent. C’est le propre langage traditionnel dans une nouvelle modalité de son être. C’est quelque chose de fonctionnel, et non artificiel. De l’instinct plutôt que de la raison.

Il y a, par conséquent, dans chacun de ces deux livres, un caractère réellement nouveau et profond. Ce sont des livres qui n’auraient pu apparaître il y a une ou deux générations. Tout comme ils seront dépassés dans deux ou trois générations. Et ils marquent réellement un moment nouveau dans notre histoire littéraire. Ils sont nouveaux organiquement. Non simplement parce qu’ils veulent l’être. Ils sont nouveaux de l’intérieur vers l’extérieur. Parce qu’il n’y a pas d’autre façon.


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M. Mário de Andrade est le véritable instigateur du mouvement. Il faut donc le dépasser.

Il y a deux sortes de politique ferroviaire. Celle qui consiste à amener les rails là où il y a déjà des colons. Ou celle qui consiste à amener les rails pour provoquer la colonisation.

M. Alcântara Machado est de la première espèce. M. Mário de Andrade de la seconde. Or dans notre littérature, la colonisation se fait avec celle-ci…

Et comme «critiquer c’est comparer», dit l’auteur de São Paulo hallucinée dans son dernier livre, j’emmènerai ainsi les deux «de conserve», comme naviguaient les nefs de Pero Lopes, dont nous traitions il y a deux semaines.

M. Mário de Andrade nous avait donné jusqu’à aujourd’hui une série de recherches. En poésie, en prose, dans la critique, il avait donné des livres de recherche et d’expectative. Ce roman, toutefois, ou cette «idylle», comme il dit, marque une nouvelle phase dans son œuvre. C’est déjà quelque chose qui est acquis, beaucoup plus que recherché. Bien que ce soit un livre déjà relativement ancien, car il a été écrit en 1923-1924 (et à notre époque, et dans un esprit insatisfait et qui cherche par lui-même des chemins nouveaux, quatre années suffisent à faire vieillir un livre), malgré cela, c’est un livre où l’on sent quelque chose de solide et d’acquis. Je sais bien qu’un artiste vit de sondages. Mais dans ce livre, M. Mário de Andrade a touché le fond. Ce qui ne veut pas dire qu’il ait jeté l’ancre. Loin s’en faut. Il a touché le fond. Il a touché quelque chose à lui et à nous. Quelque chose, comme je l’ai dit, qui excède la création. Et sur quoi il pourra se développer. Comme un arbre, plutôt que comme un oiseau.

C’est un livre extrêmement complexe. Et confus. Et désordonné. Tout instinct et tout raison, en même temps.

Parce que le parler brésilien du livre est seulement un de ses aspects. Quoique fondamental. Nous ne pourrons donc parler de sa forme qu’au sens philosophique et non au sens littéraire. Car ce sont, en général, deux sens opposés. Littérairement, la forme c’est l’apparence. Philosophiquement, la forme c’est l’essence. Et dans ce livre, la forme littéraire est tellement amalgamée dans son essence, qu’elle n’a de sens qu’au sens philosophique (scolastique et néo-scolastique surtout, car dans la philosophie moderne le signifié varie beaucoup).

Mais la pensée elle-même est d’une extrême complexité. Surtout si on la compare à l’extrême simplicité du livre de M. Alcântara Machado, qui est tout en impressions, en sens extérieurs, en superficie, quand celui de M. Mário de Andrade est tout en sondages, en instincts profonds, en cérébralités coupantes. Livre de réalisme, l’un. Livre d’infraréalisme, l’autre.

M. Mário de Andrade a fait une indigestion de Freud. Et il a rempli son idylle de bon et de mauvais freudisme. Il y a à la fin, surtout, une fois l’histoire officiellement terminée, quelques pages intolérables de sous-freudisme délirant auquel, je crois, M. Mário de Andrade serait incapable de souscrire aujourd’hui. Tout comme le Dernier des hommes, cet excellent film de la UFA [Der letzte Mann (1924) de F. W. Murnau – NdT], que notre public n’a pas encore réussi à avaler (car il y a déjà au cinéma, comme dans tout art, les light-brows et les low-brows), et qui comprend 6 actes de création forte et un dernier acte de divertissement imbécile.

La fin est le faible d’Aimer, verbe intransitif. Et l’auteur reconnaît lui-même qu’il aurait pu être beaucoup plus discret dans son obsession freudienne : — «Je suis persuadé que je n’aurais jamais dû lire Freud et certains hommes nationaux (?)… Ça a fichu une telle querelle d’idées dans ma cervelle que…»

Ceci excepté, néanmoins, et pour parler clairement, le livre est la révélation d’un romancier excellent. Ça «n’a pas a être crié sur les toits ni à faire des étincelles» [não tem que guerê nem pipoca], comme dit M. Mário de Andrade. D’une vivacité d’idées, ingénieux, varié, direct dans l’action, donnant en deux traits la vocation du milieu, sachant situer l’essentiel, laissant à la vie son cours confus, il y a dans ce livre une fermentation qui le rend rude et inégal, mais qui contient quelque chose. C’est le contraire du livre fait, et pourtant c’est aussi le contraire du livre abandonné. Comprenez si vous voulez. Mais c’est comme ça. Tout cérébral et tout instinctif en même temps. Il ne se perd pas dans le moyen terme. Combinaison des extrêmes et non fusion. Œuvre d’une intelligence aigüe et ample, toujours dans un intense travail, attrapant des querelles d’idées à chaque instant, et en même temps d’un instinct ardent, en ébullition, se délectant de soi et se contemplant. Œuvre de vie. L’extrême opposé de la littérature de lettré. Avec les défauts de ses qualités. Dont le plus grand est justement cette complaisance parfois lamentable dans l’infranaturalisme.

Dans les nouvelles de M. Alcântara Machado, il n’y a pas cette coexistence permanente, d’ailleurs presque toujours extrêmement originale et évocatrice, du fait en lui-même et du processus d’évocation du fait. Il y a beaucoup plus d’objectivisme. Et, surtout, beaucoup plus d’épuration.

L’auteur de Brás, Bexiga et Barra Funda écrit admirablement et c’est comme s’il nous donne le fruit de son travail, et non pas comme M. Mário de Andrade, en même temps le fruit et le travail pour obtenir le fruit. C’est pourquoi une certaine supériorité dans l’effet proprement littéraire impressionne beaucoup plus directement. Il est sans aucun doute moins profond, mais beaucoup plus incisif. M. Mário de Andrade aime se perdre. M. Alcântara Machado ne se perd jamais. Ce qu’il a à dire, il le dit tout de suite. Et il va droit à ce qui compte.

Plus d’émotion également. Plus d’âme. L’idylle de M. Mário de Andrade est infiltrée non seulement par un sexualisme obsédant, mais par le sarcasme. Les tableaux de la vie paulistaine de M. Alcântara Machado ne sont que légèrement ironiques. Et parfois d’une intensité d’émotion comme il n’y en a peut-être pas, ou plus encore dissimulée par l’effort permanent d’antisentimentalisme, dans le livre de M. Mário de Andrade (je me rappelle néanmoins la scène admirable où Carlos renverse la dînette de ses sœurs dans le jardin : — «J’imagine Carlos quelque peu désappointé dans son for intérieur. J’imagine surtout que cette fois il a vraiment mal fait. Les petites filles ramassent leur dînette, le petit mobilier et les poupées. Les sanglots de Laurita déchirent le froid de la soirée et me déchirent le cœur. Il ne faut jamais renverser la dînette des petites filles.»

Toute la scène est délicieuse. Et profonde, pour qui aime lire ce qui n’est pas écrit, ce qui est toujours le meilleur de ce que nous écrivons.)

Si le défaut, grave parfois, de M. Mário de Andrade est l’abus de l’infraréalisme, celui de M. Alcântara Machado est l’abus du simple réalisme. Il le fait à dessein, comme il le dit tout de suite. Mais il pourrait faire plus. Comme il le fera assurément, car ce que nous devons faire ce n’est pas rester dans le réalisme comme vulgaire reproduction de la réalité, mais dépasser le réalisme par l’incorporation de réalités plus larges, en nous comme en-dehors de nous.

Les nouvelles de M. Alcântara Machado sont des images de la São Paulo d’aujourd’hui, de l’italianisation de la race surtout. Il y a des tableaux admirables littérairement, comme le match de football. Et la mort de Gaetaninho est un petit chef-d’œuvre, je n’hésite pas à le dire.


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Enfin, deux livres qui donnent confiance. Et qui ouvrent des voies.

En 1881, quand le Mulâtre d’Aluísio Azevedo arriva à Rio, Urbano Duarte s’exclama d’affolement : — «Romancier au nord.»

Aujourd’hui, en lisant ces deux volumes dont je viens de traiter, nous pouvons dire la même chose. Seulement, comme la rose des vents a changé, c’est au sud et non au nord que les mâts pointent à l’horizon.


Trad. A. C.


(Source : Tristão de Athayde [pseud.], «Vida literária / Romancistas ao sul» [extrait],

O Jornal, Rio de Janeiro, 9 octobre 1927, p. 4.)


(Recueilli dans : Estudos, 2e série, Rio de Janeiro, Terra de Sol, 1928.

2e éd., sous le nom d’Alceu Amoroso Lima, Rio de Janeiro, Civilização Brasileira, «Biblioteca brasileira de cultura», 1934, p.22-32.)


N. B. : On peut lire le roman de Mário de Andrade, Aimer, verbe intransitif, dans la traduction de Maryvonne Lapouge-Pettorelli (préf. de Clélia Piza, Gallimard, « Du monde entier », 1995).


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Lettre d’Alcântara Machado à Tristão de Athayde


São Paulo, 15 octobre 1927


Je vous devais déjà tous mes remerciements pour la première série des fortes Études — monsieur Tristão de Athayde — quand cette dette a augmenté extraordinairement avec la critique sur Brás, Bexiga et Barra Funda. Une critique dangereuse car convaincante. De telle sorte que si je ne m’accroche pas bec et ongles à la réalité de mon insignifiance, je me convaincs que je suis ce que vous voulez.

Quoi qu’il en soit, la vérité est que votre activité critique dans la littérature brésilienne est excellente. Il y a fort longtemps que le mouvement moderne surtout réclamait un juge qui soit et en même temps ne soit pas moderniste. C’est-à-dire : qui soit moderne et non moderniste. C’est mieux comme ça. Moderne : capable de sentir le moment. Mais pas moderniste : sans aucun fanatisme, serein, toujours un pied en arrière (appuyé sur ce qui a déjà été fait de bon). Vous êtes ce critique-là.

Et c’est pour cette raison que pour moi vos opinions ont de la valeur.

Veuillez croire en mon admiration pleine de reconnaissance.

António de Alcântara Machado