La critique de l’avant-veille (17-18): suite & fin

Les critiques contemporains n’ont pas nécessairement le dernier mot, mais précisément parce qu’ils auront eu le premier, il est rarement vain d’aller voir ce qu’ils écrivirent en leur temps d’une œuvre devenue un classique, ou pas.

Double et dernier épisode de notre feuilleton critique autour de Brás, etc. d’Alcântara Machado, avec ces billets de deux modernistes en herbe, Rosário Fusco (1910-1977) et Ascanio Lopes (1906-1929), publiés dans cette même petite revue Verde où l’auteur venait de divulguer une lettre d’A. C. Couto de Barros dont il fallait bien corriger le pessimisme interprétatif. Et c’est à eux, en fin de compte, que devait donner raison le destin d’une œuvre qui fut et reste très lue, de génération en génération, et bien au-delà de São Paulo.


Billets

de

Rosário Fusco et Ascanio Lopes


À António de Alcântara Machado — São Paulo


Après avoir lu la lettre de Couto adressée à toi — Alcântara — j’ai décidé de relire bien lentement Brás, Bexiga et Barra Funda. Comme tu dois le savoir, car je t’ai déjà écrit à ce sujet, je n’ai pas du tout aimé certaines petites choses dans cette lettre.

Ce que j’ai remarqué dans Brás, Bexiga — et que Couto lui aussi aurait dû remarquer — c’est l’énorme «vision cinématographique» dont tu es maître, un énorme manque de mouvement. Je dirais presque que tes nouvelles sont «cinétiques».

Tu es presque inhumain. Ta sensibilité est très forte, sans aucun doute, mais tu ne t’en préoccupes pas et je pense même que tu ne t’inquiètes pas de la transmettre.

Ton «anecdote» est racontée comme elle s’est passée. C’est du document. Tu abandonnes tous ces détails lyriques qui ne servent qu’à agacer. N’est-ce pas cela ? — Voilà.

On «sent» ton récit. Mais on ne sent pas le contact de ta sensibilité qui déclencherait un sacré lyrisme chez le lecteur. Et c’est là, peut-être, ta plus grande vertu. Ou ton plus grand défaut. Tu émeus sans artificialisme.

Si Ribeiro Couto — par exemple, lui qui est sans aucun doute notre Casimiro de Abreu, le poète poète, l’homme le plus sentimental que je connaisse, eh bien — si Ribeiro Couto racontait cette histoire de «Gaetaninho», tu pleurerais carrément ! Je le parie. Avec toi l’histoire est différente. Tu racontes. S’émeuve qui veut… Tu n’as rien à voir avec cela !

Bon. Je suis arrivé là où je voulais en venir. Voici le cœur de mon billet. Une chose au hasard. Mais la chose la plus intéressante que j’ai trouvée dans ton œuvre.

C’est cela que Couto de Barros aurait dû bien souligner — dans une petite étude aussi belle que la sienne. C’est ce qu’il y a de plus important dans la «séparation» de ta personnalité.

«Carmela» et «Lisetta» — bon sang ! sont les choses les plus belles que j’aie lues de ma vie. Là, oui. Elles sont émouvantes de fait. Non par le sentimentalisme lyrique — je le répète ! — que, si tu le possèdes, tu ne sembles pas posséder (il suffit de dire que tu n’es pas un faiseur de vers) mais par la scandaleuse simplicité spontanée qui jaillit de ta manière de raconter.

Et tu es tout cela — Alcântara — bon et méchant, humain et inhumain, discuté et pastiché — car tu es unique !

Il n’y a pas au monde d’autre Alcântara Machado. Il n’y a pas un type qui écrive comme toi.

Je jure qu’il n’y en a pas !

Attends un peu, je propage un mensonge : il y a Mário…

Rosário Fusco

Amitiés à Couto, Yan et Milliet.

Une accolade de la taille d’un tramway — à Mário, de ma part.


Note — Ce billet était déjà écrit quand Ascanio est apparu à la rédaction de Verde avec son propre billet adressé à Couto. Ascanio ne connaissait pas mes idées. Et je ne connaissais pas les siennes.

Il est rentré hier de la fazenda (il était profondément lyrique à cause de sa bien-aimée) et il y avait longtemps que nous n’avions discuté. Cet avertissement est là pour éviter de possibles ennuis.



À Couto de Barros — São Paulo


Tu as dit dans Verde que seul celui qui connaît São Paulo comprendrait intégralement Brás, Bexiga et Barra Funda. Tu as démontré cela à coups de théorème et de recette du doce.

Mais il me semble que tu te trompes.

Personne n’a encore perçu de l’hermétisme dans le livre si clair d’Alcântara. C’est purement un type aux scènes enchaînées délicieuses. Aucune appréciation. Aucune sensibilité. Ce qu’Alcântara a écrit sur l’habit rouge du petit Italien aurait donné un poème à pleurer de Ribeiro Couto ; mais traité par lui on aime, seulement ; personne n’est peiné. Le livre d’Alcântara est un film sans intertitres et sans appréciations de propagande de la vie pauliste : des scènes! Eh bien, pour comprendre un film de cette sorte, nul besoin d’avoir seulement vu São Paulo. En revanche, c’est São Paulo qu’on découvre à travers le livre d’Alcântara. N’est-ce pas vrai ?

Cependant, qui sait si le livre a vraiment cette valeur 100 dont tu parles ?

Moi dans ce cas j’en suis resté à 1. Mais, même de la sorte, j’ai beaucoup aimé. Calcule un peu si je n’en étais pas resté à l’unité, en surface.

Ascanio Lopes


Trad. A. C.


(Source : Rosário Fusco, «Pro António de Alcântara Machado – São Paulo»,

et Ascanio Lopes, «Para Couto de Barros – São Paulo»,

Verde (Revista mensal de arte e cultura), dir. Henrique de Resende, Cataguases, n°3, novembre 1927,

p.19, «Bilhetes».)