La critique de l’avant-veille (15): Couto de Barros

Les critiques contemporains n’ont pas nécessairement le dernier mot, mais précisément parce qu’ils auront eu le premier, il est rarement vain d’aller voir ce qu’ils écrivirent en leur temps d’une œuvre devenue un classique, ou pas.

Quinzième épisode de notre feuilleton critique autour de Brás, etc. d’Alcântara Machado, avec cette importante lettre de l’ami A[ntônio] C[arlos] Couto de Barros (1896-1966), un vétéran de la Semaine d’art moderne et de la revue Klaxon, en 1922, et avec qui l’auteur avait dirigé en 1926 la revue Terra roxa e outras terras. Le document fut divulgué dans le petit organe moderniste Verde, édité depuis peu, dans une localité du Minas Gerais, par un groupe de jeunes gens qui entendaient former un nouveau foyer de l’avant-garde.

Couto de Barros livre là une analyse qui ne manque pas de sel, mais propre à désespérer toute lecture hors contexte, puisqu’il pose et tranche à sa façon, par a + b et défavorablement, la grande question de la lisibilité d’une œuvre réputée régionaliste. S’il complète et aggrave, en ce sens, certaines réflexions de Rodrigo M. F. de Andrade, il a déjà été fermement contredit par l’article de Mário de Andrade, va l’être par le non moins docte Tristão de Athayde, et va bientôt recevoir, dans les mêmes pages de Verde, le démenti conjoint de Rosário Fusco et Ascanio Lopes.


À propos de

Brás, Bexiga et Barra Funda

par

A. C. Couto de Barros


São Paulo, 22 mars 1927.

Alcântara,

J’ai lu ton livre avec un immense plaisir. D’une traite. Un homme se trouve sur un plan incliné et, à un moment donné, veut se retenir. Il ne peut pas. Et il glisse jusqu’au bout. Ton livre pareil au plan incliné.

Dimanche, chez Paulo Prado, je disais au cercle d’amis que seul celui qui connaît São Paulo pouvait comprendre intégralement Brás, Bexiga et Barra Funda. En ce sens, c’était une œuvre régionaliste. Il y eut des protestations. — Non, dit Mário de Andrade. — Non, dit Paulo Prado. On en vint même à affirmer qu’il fallait en finir avec cette «histoire de régionalisme». Si les esprits avaient été un peu plus exaltés et que M. Bacharach était entré dans la discussion, on aurait fini par conclure que le régionalisme n’existe pas.

Il m’était impossible de démontrer ma thèse. Si bien éduqués que soient les interlocuteurs, il y a toujours tant de bruit et tant de dérangement autour d’une discussion, que personne ne peut distinguer le point essentiel, qui est au milieu, de même que personne ne voit le poteau de la station de tramway, quand la foule se presse autour. Pourtant, le poteau est là, visible : il suffit de lever les yeux vers le ciel…

Mais, là, sur cette terrasse où nous étions réunis, une fourmi sur la rampe de l’escalier ; le suicide d’un nuage dans le ciel ; la couleur de la liqueur ; le mercure du thermomètre ; la phrase latine sur le mur ; un peu de statue et cette énorme figue noire, qui ressemble à un poing de boxeur menaçant contre la malchance, tout gênait, tout détournait, tout perturbait la pensée. Mais, maintenant, pour toi, j’y tiens.

Un livre, mathématiquement parlant, c’est un X. Pour l’auteur, X a une valeur définie, disons 100. Seul l’auteur connaît intimement le livre. Dans ses pages, tout a une signification spéciale, une valeur propre. C’est un tout. Pour le lecteur, c’est différent. Pour le lecteur, la coïncidence se produit rarement entre la valeur qu’il donne et la valeur 100 présupposée. Ou bien il n’arrive pas à 100, ou bien il outrepasse. Et dans l’un comme dans l’autre cas, le livre y perd. Anatole France disait qu’un jour il fut surpris de découvrir des profondeurs qui n’existèrent jamais chez je ne sais plus quel auteur grec. Il «outrepassait»…

Cela peut se produire y compris dans les livres descriptifs. Tout le monde «comprend» une description du Japon, sans jamais y être allé, en lisant Loti, Lafcadio Hearn ou Horácio Scrosoppi. Pourtant, cette description a beaucoup plus d’intérêt pour celui qui a vu. Mais, même pour «celui qui a vu», le livre est déjà différent, relativement à l’idée que s’en fait l’auteur lui-même. Oui, parce que c’est dans un certain état psychique, sous une certaine pression émotionnelle que l’auteur a assisté a certaines scènes, a noté certains aspects, a fixé certains types. Et il est impossible de transplanter dans l’esprit du lecteur cet environnement psychologique, qui est pour ainsi dire une invention de l’auteur, sa propriété, et dont lui seul a l’usufruit. Sous ce point de vue, tout livre est hermétique. Le régionalisme est une sort d’hermétisme. Un hermétisme objectif.

Tu connais le cas domestique de la recette du doce. La recette est là, écrite, bien comme il faut, rien ne manque. Mais que quelqu’un essaie de la faire ! Le doce c’est de la magie. Il y faut la manière. Lire, c’est la même chose. Les mots sont là, le sens grammatical aussi. Mais pour y donner l’autre sens, le sens qui «vaut» ?

En art, la question n’est pas tant de comprendre, mais de reconnaître. La fonction de reconnaissance est si importante que, exagérée, elle a débouché sur cette théorie de l’«imitation de la nature». William Blake protesta énergiquement : «a man puts a model before him and he paints it so neat as to make it a deception. Now I ask any man of sense is that art?»

Tout le monde aime reconnaître, car reconnaître c’est vivre à nouveau, c’est bisser la vie, c’est rendre réversible le temps ligne droite de Bergson.

J’ai cité l’exemple de la recette du doce. Je vais citer celui de la carte géographique. La carte, un enfant la comprend. Mais une carte de la ville de São Paulo pour qui réside ici a une autre signification. Au-delà de sa simple valeur utilitaire, topographique, la carte devient quelque chose de riche, elle croît par alluvion d’idées et de sentiments. Elle se répand. Elle inonde, surtout si le Pauliste se trouve à l’étranger. Il y a la gare de la Luz, il y a la rue où il habite, il y a la maison de sa bien-aimée.

J’aurais pu, au lieu de la carte, parler de portrait, parler de drapeau, parler de tout ce qui implique la reconnaissance et produit un attroupement de représentations mentales. Mais tu en as assez d’écouter tout cela. N’est-ce pas ?

Je dis tout cela pour montrer qu’un livre n’est compris intégralement que lorsqu’il est «senti», et qu’il ne peut être senti que lorsque le lecteur commence à refaire les expériences vitales qui constituent la matière première du livre, que ces expériences soient objectives (comme dans la description) ou subjectives (comme dans une histoire d’amour, par exemple).

Les analyses de Stendhal ou de Proust n’ont d’intérêt que lorsqu’on se dit «c’est exactement ça» ou «tel quel». Eh bien, «exactement ça» ou «tel quel», qu’est-ce que c’est sinon la «reconnaissance» même ?

Quant à Brás, Bexiga et Barra Funda (comme tu aimes les b, cher Alcântara, depuis Pathé-Baby !), je dis que celui qui ne connaît pas São Paulo, comme nous la connaissons, ne peut aimer le livre comme nous l’aimons. Un étranger sera fort loin de cette valeur 100 conventionnelle. Ton livre exige, au moins dans les nouvelles les plus caractéristiques, comme «Gaetaninho», «Carmela», «Lisetta», «Le monstre à quatre roues», etc., un bagage de connaissances empiriques sur notre milieu, sur nos us et coutumes, pour pouvoir être apprécié. Celui qui n’a pas ce bagage n’entre pas. Il reste sur le «seuil» du livre. Il pourra apprécier les «Notes biographiques du nouveau député», mais il ne pourra jamais pénétrer la valeur d’une nouvelle comme celles que j’ai citées plus haut. C’est qu’il manque à ce lecteur la «fonction de reconnaissance». Ce sera pour toujours un livre sec. Dry. Extra-dry, comme toi. Et puis, il y a beaucoup de dialogues dans Brás, Bexiga et Barra Funda, ce qui aggrave son hermétisme.

Si l’on organisait un concours parmi les écrivains nationaux et que l’on proposait pour thème les trames de tes nouvelles, tu gagnerais le prix. Tu le gagnerais de loin.

Maintenant, écoute. Tu te souviens du jeu du diabolo ?

Il faut savoir imprimer une certaine vitesse au diabolo, afin que celui-ci, lancé en l’air, revienne comme il faut sur la ficelle qui l’équilibre. Sans cette vitesse, ça ne marche pas. Eh bien, beaucoup de livres ne «marchent» par manque de cette vitesse spirituelle, de la part du lecteur. Il lui manque l’expérience objective ou subjective et, cela manquant, tout manque. Tu peux raconter la plus belle histoire d’amour à un homme qui n’a jamais connu une histoire d’amour, et il te traitera d’idiot. À raison.

A. C. Couto de Barros


Trad. A. C.


(Source : A. C. Couto de Barros, «A propósito do Brás, Bexiga e Barra Funda»,

Verde (Revista mensal de arte e cultura), dir. Henrique de Resende, Cataguases, n°2, octobre 1927, p.12-13.)