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Qui a peur de Nicanor ?

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« Entre les années 1885 et 1900, en France, une poésie est morte, une poésie est née : celle-là s’en allait d’épuisement, celle-ci, toute fraîche et toute neuve, a pour elle l’avenir… Il suffit d’énumérer les noms de Gustave Kahn, de Henri de Régnier, de Viélé-Griffin, de Verhaeren, de Maeterlinck, de Stuart Merril, de Francis Jammes, de Paul Fort, de Moréas, pour indiquer qu’assurément le Parnasse finissant n’a rien à opposer à cette floraison poétique.* » [* André Beaunier, la Poésie nouvelle, p. 4, 9, 11, 1902.]

C’est en 1902, dans le matin brumeux du vingtième siècle, qu’on annonçait au monde, en ces termes sonores et triomphants, la naissance du symbolisme, poésie de l’avenir. Le monde ne s’en est guère ému ; et les grands noms qu’on lui jette pour l’éblouir, comme si l’on disait : Homère, Dante, Shakespeare, Corneille, Racine…, n’éveillent, hélas ! ni les échos qui dorment, ni l’enthousiasme qui sommeille, ni les lecteurs qui dédaignent. Et pourtant les symbolistes, fils et frères des décadents, font tout le bruit qu’ils peuvent, embouchent toutes les trompettes, secouent toutes les cloches, agitent au vent de l’aurore et du soir toutes les feuilles de ces petites revues qui éclosent et qui meurent entre un matin et un crépuscule.

Au juste, qui sont-ils ? que veulent-ils ? que font-ils ? Disons d’abord qu’ils sont un peu des ingrats ; ce qu’ils font, ce qu’ils veulent, a été imaginé, voulu, promulgué par quelqu’un qu’ils ignorent. Ils ont un ancêtre, et cet ancêtre n’a point de statue ; il n’a même pas d’histoire, ou plutôt, il a obtenu à peine une mention posthume (je ne sais s’il vit encore) dans le Rapport officiel, où tous les inconnus sont nommés et moissonnent un brin de gloire. Les décadents-symbolistes n’ont pas l’air d’estimer beaucoup ce créateur de la décadence symbolique ; mais les lois qu’il a inventées font partie intégrante, essentielle, de leur code ; et de ces lois qu’ils suivent, ils sont fiers, comme s’ils avaient découvert le Pérou. C’est à bon escient que je parle ici du Pérou. Voici pourquoi. Un Européen, Christophe Colomb, a découvert l’Amérique ; un Américain, venu du Pérou, a découvert la décadence, cette terre nouvelle où tous les membres des petits phalanstères poétiques de France et de Belgique, ces « barbares sensuels et précieux* » [* Jules Lemaître, Contemporains, t.II, p.64.], se sont précipités, avec la fougue d’une jeunesse qui n’a point d’âge. Donc, un Péruvien, exilé à Paris, un lieutenant d’artillerie, M. Della Roca de Vergalo, publia en 1880, chez Lemerre, une Poétique nouvelle, dont les symbolistes, qui allaient naître, adoptèrent d’enthousiasme les principales, c’est-à-dire les plus extravagantes, réformes.

Vergalo : 1° supprimait la majuscule au commencement de chaque vers ; probablement pour marquer que la poésie, dorénavant, devait être de la prose, ou quelque chose d’approchant.

2° Il admettait les suites prolongées de rimes masculines ou féminines ; un étranger ne pouvant faire la différence de nos syllabes faibles et fortes.

3° Il prononça que l’on pouvait ne pas compter l’e muet même quand il ne s’élide pas ; comme font les chansonniers qui travaillent pour le pauvr’ peup’.

4° Il réhabilita contre Boileau l’hiatus, et les voyelles heurtant contre les voyelles. Aurait-il écrit que Vergalo alla à Alençon ? Je ne sais ; mais c’est probable.

5° Il imagina la strophe nicarine, composée de vers de neuf syllabes, de onze, de treize, ou de plus encore, avec des césures qu’il semait, de-ci de-là, suivant son caprice. C’était l’époque où Verlaine s’amusait à ces petits jeux impairs.

Verlaine et Vergalo méprisaient la symétrie, qui est chose française, et ils importaient dans notre prosodie des rythmes portugais ou allemands ; encore que notre langue vulgaire et maternelle ne se prête point à ces allures d’outre-mer ou d’outre-Rhin, ni à la rythmique des langues fortement accentuées. Nous parlons comme chez nous, et non point comme à Lima. Ce Vergalo ne doutait de rien ; il croyait que la jeunesse française allait tout de suite, selon sa formule, écrire des « vers libres et fiers » ; et, s’élevant jusqu’à l’éloquence d’un prophète, il disait à la jeunesse en lui proposant sa trouvaille : « Ce vers fera école, parce que ce vers, c’est le progrès, c’est la réforme, c’est la révolution. »

La révolution n’a jamais été le progrès ; et la jeunesse de France ne commença qu’un peu plus tard de traduire ses rêves, ou ses cauchemars, en vers, nullement fiers, mais du moins très libres. Elle allait obéir, sans le savoir, au désir de Vergalo, qui est resté dans la pénombre des illustres précurseurs : Paul Verlaine (dont nous avons suffisamment entretenu nos lecteurs), Stéphane Mallarmé, créateur de la musique des mots, auteur de l’Après-midi d’un faune, des Divagations, et de plusieurs autres merveilles, où pas un homme d’esprit n’a vu l’ombre d’une idée, poète-sphinx à propos duquel M. Brunetière, peu habitué à sourire, se permet une douce ironie. Il s’excuse ainsi de n’en rien dire : « D’autres raisons nous ont empêché de parler de M. Stéphane Mallarmé, dont la première est celle-ci : qu’en dépit de ses exégètes, nous n’avons pu réussir encore à le comprendre, mais cela viendra peut-être.* » [* L’Évolution de la poésie lyrique, t.II, p.244.] Hélas ! cela ne viendra, ni pour M. Brunetière, ni pour les lecteurs doués — s’il y en a — d’une perspicacité plus pénétrante. Jamais les Calchas du symbole ne nous feront deviner ce que veulent dire ces alexandrins, le plus lumineux chef-d’œuvre de leur maître Mallarmé :


Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,

L’angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le phénix

Que ne recueille pas de cinéraire amphore.

 

Sur les crédences, au salon vide, nul ptyx,

Aboli bibelot d’inanité sonore,

Car le maître est allé puiser des pleurs au Styx

Avec ce seul objet dont le néant s’honore.


Inanité sonore !... Mallarmé professe qu’entre la langue écrite et la langue parlée, il y a « irréductibilité absolue » ; entre sa langue écrite et le français de France, il y a un chaos que nulle intelligence humaine ne saurait franchir.

Le génie de Stéphane Mallarmé est, naturellement, exalté jusqu’aux nues, et au-delà, par les symbolistes qui, dans la moindre de ses lignes, entrevoient des millions de choses. Au fond, il n’a qu’un mérite qui le met hors de pair : il a connu Vergalo et il a deviné son « beau livre ». Lui, du moins, il ne ferma point les yeux à ce flot de nuées, et ne fut pas un ingrat pour ce bienfaiteur des intelligences décadentes.

Nommons, en courant, quelques autres initiateurs de la décadence et du symbole ; ils sont légion ; mais, sans jeu de mots, c’est presque une légion étrangère.

Voici d’abord Arthur Rimbaud, « enfant sublime », qui tâta de la prison dans son pays, et qui disparut à vingt ans. Depuis, on l’a vu « débardeur dans les ports d’Orient, mendiant ailleurs, vendeur d’anneaux brisés dans les rues de Paris* » [*Beaunier, op. cit., p.45, 46.] Quant à son œuvre, de l’aveu même de M. Catulle Mendès, « ce qui paraît la distinguer, ce n’est guère que la vilenie et la malpropreté des sujets auxquels il s’adonne* ». [* Rapport, p.164.]

Voici Jules Laforgue, poète audacieux, né à Montevideo, et qui fut, à Berlin, lecteur de l’impératrice Augusta*. [* Beaunier, op. cit., p.73.]

Voici un Grec, Jean Moréas, auteur du Pèlerin passionné. C’est lui qui proposa de remplacer le terme de décadents, un mot latin qui sonnait mal, par symbolistes, un mot grec probablement. C’est ce fils d’Homère qui caractérise ainsi la langue nouvelle : « d’impollus vocables… ; la période qui s’arc-boute alternant avec la période aux défaillances ondulées… », et le reste dont je vous fais grâce. Platon, un Grec de marque, estime divin l’homme qui sait définir !

Vient ensuite un Américain anglo-saxon, Stuart Merrill ; un israélite, Gustave Kahn ; puis un bataillon de Belges : Georges Rodenbach, Maurice Maeterlinck, et cet Émile Verhaeren qui, selon le chroniqueur de cette jeune pléiade, à la fadeur des écrivains ses compatriotes « opposa toute la truculence de son génie* ». [* Ibid., p. 175.]

Ainsi donc, en résumé, à côté d’un déséquilibré, Verlaine, et d’un pauvre fou, Mallarmé, les fondateurs de l’école nouvelle de poésie française nous viennent du Pérou, de l’Uruguay, de la Grèce, de la Judée, des États-Unis, de la Belgique, et peut-être d’ailleurs encore.

[…]


Victor Delaporte, « Symbolistes et décadents » [extrait initial],

Études, 42e année, vol. 104, Paris, 5 août 1905, p. 372-375.

Article recueilli dans : Mélanges de littérature et d’histoire, 1re série,

Paris, Victor Lecoffre, Bruxelles, Albert Dewit, 1907, p. 177-182.

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