La critique de l’avant-veille (13): Prudente de Morais Neto

Les critiques contemporains n’ont pas nécessairement le dernier mot, mais précisément parce qu’ils auront eu le premier, il est rarement vain d’aller voir ce qu’ils écrivirent en leur temps d’une œuvre devenue un classique, ou pas.

Treizième épisode de notre feuilleton critique autour de Brás, etc. d’Alcântara Machado, avec cet article signé par le Carioca Prudente de Morais Neto (1904-1977), le jeune critique d’obédience moderniste (fondateur, avec Sérgio Buarque de Holanda, de la petite revue Estética qui donna trois numéros en 1925) et l’ami qui depuis plusieurs mois, par correspondance, accompagne et commente avec l’auteur la réception du livre par les journalistes brésiliens, après avoir prêté main forte au service de presse dans la capitale fédérale.

Pièce essentielle dans la fortune de Brás, etc., l’article présente l’insigne intérêt d’être bien plus qu’un compte rendu de lecture, puisqu’il nous propose un véritable et assez perspicace portrait de l’écrivain, situé qui plus est dans le champ littéraire et plus précisément au sein du mouvement moderniste. Ainsi qu’il le déclara plus tard à Prudente (le 28 janvier 1929), jamais Alcântara Machado n’avait eu de «critique plus compréhensive et plus affectueusement intelligente».


Solo de cavaquinho

par

Prudente de Morais Neto


Vers 1925, passée la période héroïque du mouvement moderniste, celui-ci, qui pour beaucoup de ses propres adeptes ne consistait qu’en un débat autour de questions générales d’esthétique et de questions particulières de théorie, prit le morne aspect des campagnes qui semblent s’éterniser. Au sein du courant révolutionnaire lui-même, un moment sans savoir que faire, apparaissaient et s’accentuaient certaines divergences fondamentales. Mais cela n’empêchait pas que l’influence de l’action rénovatrice du petit groupe se fît sentir de plus en plus intensément jusqu’à faire de lui le centre d’attraction le plus fort de la littérature brésilienne.

Tout le monde comprit qu’était arrivée la partie la plus dangereuse des campagnes : la victoire. La victoire complète, indiscutable, définitive. Et exigeante. Celui qui l’emporte doit agir. Dire ce qu’il fait là, pourquoi il est entré dans la bataille, ce qu’il voulait. Les divergences auxquelles j’ai fait référence il y a peu ne dénotaient pas un affaiblissement, elles étaient justement le signe le plus sûr de la victoire et de la conséquente désorientation générale. Chaque vainqueur avait ses quatorze principes. Et s’il y avait eu union quand il fallait de la force, dès lors que celle-ci ne fut plus nécessaire, chacun prit la liberté de la dissension.

Il ne m’importe pas pour aujourd’hui d’examiner les conséquences néfastes qui ont résulté, pour le mouvement, du grand nombre d’adhésions tardives. Je me limiterai à constater la confusion d’un moment pour voir de quelle manière, peu à peu, les choses en vinrent à s’éclaircir. Sans s’abaisser aux minuties, il n’est pas difficile de noter que se sont formés deux groupes faciles à distinguer : celui des installés et des désireux de s’installer, et celui des instables, qui refusaient la moindre limitation et préféraient ne pas se fixer, même en sacrifiant les avantages que pourrait leur procurer un poste à vie et inamovible dans notre littérature contemporaine. Seul ce deuxième groupe était un groupe parce que ceux qui le composaient, n’admettant pas de limitations, n’entendaient pas se limiter les uns les autres. Ils étaient justement unis par l’atmosphère de liberté où tous les mouvements étaient permis, outre la sincérité de tous et de chacun dans la recherche de la voie à suivre. Tout au plus, les concordances se produisaient par hasard. La principale, qui est aujourd’hui un lieu commun dans tous les esprits, était une application permanente à exprimer le Brésil. Au début, une témérité. À présent, une idée tombée dans le domaine public et devenue une manie. Et qui oriente les tentatives les plus dissemblables, sur tous les terrains : verbalismes, esthétismes, artificialisme, le Club des Bandeirantes, le Jaú et les patriotes en tous genres. Mais dans sa manière la plus originale et la plus profonde, le retour aux choses du pays fut la poésie bois brésil.

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C’est vers 1925 que le modernisme commença à se diviser également en générations. Avant cela, rien n’indiquait précisément une différence d’âge entre des hommes comme MM. Graça Aranha, Mário de Andrade et Sérgio Buarque de Holanda. Depuis, les générations sont apparues plus nettement. À côté de certains très jeunes qui étaient cependant des modernistes vétérans, la propagation de l’œuvre de tous créa un environnement favorable à la formation d’une génération qui allait bénéficier du travail accompli, en subissant les influences les plus fécondes. Et cette génération a pris forme — ici, à Minas, dans le Rio Grande, à Bahia, à Pernambuco. Une génération différente, encore non définie, qui parfois doit à MM. Mário de Andrade, Manuel Bandeira, Ronald de Carvalho et Guilherme de Almeida, plus qu’elle ne devrait leur devoir. Jusqu’au jour où Oswald de Andrade, pêcheur de génies, fit la découverte d’Alcântara.

Alcântara était (et il est) un type à lunettes. 22 ans présumables. À première vue, agressif et antipathique. La manière irritante de ceux qui regardent les choses sans cordialité, désireux d’en découvrir le côté risible. Il donne l’impression d’être le type de camarade qui s’amuse des mésaventures que vivent les autres. Un homme sec, froid, inaccessible aux émotions. Profession : journaliste, spécialement critique théatral, il était (et il est) le seul citoyen brésilien qui s’y entendait plus qu’un peu en théâtre ; par nécessité professionnelle, il avait entretenu une polémique avec le célèbre acteur Leopoldo Fróes (Aïe ! le célèbre acteur Leopoldo Fróes), disciple de Brazão (Aïe aïe ! Brazão !). Discuter théâtre avec le célèbre acteur Leopoldo Fróes était une attitude audacieuse, insolente. Et voilà deux adjectifs de plus à mettre sur la fiche : audacieux, insolent. Durant quelque temps, M. Guastini se trouvant empêché, il dirigea le Jornal do Comércio de São Paulo (le directeur de journal le plus jeune au monde) et là aussi il se révéla un peu de tout ce que j’ai dit de lui. Au moment de sa découverte, il n’avait publié aucun livre. Toutefois M. Menotti del Picchia le connaissait suffisamment pour s’estimer autorisé à l’indiquer auprès du public de Rio comme l’auteur des meilleures nouvelles brésiliennes. Moi, qui ne connaissais pas ces nouvelles, je pensai du mal du jeune homme. Mais dans le cas Alcântara il se produisit ce fait incroyable : M. Menotti del Picchia avait vu juste ! Peu de temps après, M. Alcântara (António de Alcântara Machado) publiait un livre qui le plaça immédiatement dans l’équipe no 1 de notre littérature, fondait avec Couto de Barros le journal littéraire Terra roxa e outras terras, poursuivait son activité critique entre autres dans le Jornal do Comércio de São Paulo et dans la Revista do Brasil, et finalement, cette année, se décidait à éditer son livre de nouvelles déjà annoncé, Brás, Bexiga et Barra Funda. Sans le moindre doute, un livre notable d’un grand écrivain.

Ses livres sont son portrait craché. Je n’ai jamais vu rien d’aussi ressemblant. À l’exception des lunettes, tout ce que j’ai dit de la personne, ses livres permettent de le deviner. Alcântara est comme il écrit. C’est-à-dire qu’il écrit comme il est. Notre critique la plus intelligente a trouvé dans Pathé-Baby la sècheresse, la rudesse, la manière irritante que j’ai remarquées chez l’auteur, en prenant soin de limiter la portée de l’observation avec les mots « à première vue », sans quoi le jugement serait entièrement faux. Car sa froideur et son espèce d’arrogance ou d’audace cachent un bon camarade même un peu timide et son apparente sècheresse dissimule efficacement un poète lyrique refoulé. En littérature, même chose. Mário de Andrade, qui allie à son fameux pouvoir de transmission une formidable capacité de réception des émotions d’autrui, a découvert que les nouvelles de Brás, Bexiga et Barra Funda étaient minées de tendresse. Il a découvert la poudre, par conséquent. Mário avait bien raison d’insister dès le début sur «La flamme du souvenir» — le «Écouter les étoiles» [sonnet fameux d’Olavo Bilac (1865-1918) – NdT] de notre prosateur. Ainsi ce que l’on appelle la sècheresse de M. António de Alcântara Machado est-il le don qu’il a de se contenir, de ne pas se répandre en commentaires, de s’abstenir de révélations à caractère intime. Il fait cela 1) par instinct, 2) parce que tout en étant l’ennemi personnel de la fonction critique au Brésil, il se critique sévèrement. C’est un écrivain objectif, ce qui a conduit tout le monde, y compris mon ami Sérgio Buarque de Holanda qui pourtant « sait voir les choses bien clairement », à tomber dans l’erreur qui consistait à supposer peu personnel son premier livre, en accusant l’auteur de briller par son absence. Eh bien, ce n’est pas le cas. Faute d’une meilleure argumentation dans l’immédiat, je jure aux personnes de mes relations que, contrairement à ce que pense la critique, M. António de Alcântara Machado se trouve tout entier dans ses livres.

Le doute, d’ailleurs, est de ceux qui suscitent de complexes questions d’ordre général, comme celle de savoir jusqu’à quel point il est possible à un auteur d’être absent de son livre. Bien que l’on sache aujourd’hui en toute certitude que le style n’est pas l’homme, quiconque de moyennement informé en psychologie n’hésitera pas à nier une telle possibilité. Mais cela est hors de propos et je parlais de l’objectivisme (pourvu qu’il n’en soit rien !) de M. Alcântara. Remarquons en outre combien cet objectivisme diffère des procédés naturalistes. L’écrivain ne se livre pas à une copie et par conséquent ne se supprime pas. Au contraire, il est à ce point présent dans tous les détails que faire abstraction du facteur personnel rend ses œuvres incompréhensibles. C’est ce facteur qui garantit l’unité du système, qui subira fatalement un déséquilibre si nous l’omettons. D’ailleurs, et dans le cas examiné plus qu’en aucun autre, être objectif c’est se présenter indirectement à travers l’objet, en lui reflété. Le paysage, plus que jamais, est un état d’âme.

De son livre de voyages à son livre de nouvelles, M. António de Alcântara Machado a fait quelque chose qui semblait difficile : il a progressé. Désormais il domine mieux sa matière. Il écrit avec une prodigieuse assurance. Il n’a pas une hésitation. Il avance dans la narration entièrement maître de lui-même, de son sujet, de ses effets. Dans son admirable préface à Tendres stocks de Paul Morand, Proust censurait chez Péguy la manie d’essayer dix manières de dire une chose, alors qu’il n’y en a qu’une [cf. «Pour un ami (Remarques sur le style)», La Revue de Paris, vol. VI, 15 nov. 1920, p.280 ; préf. à Tendres stocks, Éd. de la N.R.F., 1921 – NdT]. Celle-ci échappe rarement à M. Alcântara, qui dispose avec un bonheur enviable de toutes ses ressources, obtenant d’elles le rendement maximal. Aujourd’hui, M. Alcântara est un écrivain en excellente forme, comme un pugiliste prêt à lutter. Ses phrases étaient un peu âpres, un peu dures. Aujourd’hui elles sont plus malléables et flexibles, mieux achevées. Elles ont gagné encore en habileté, en force expressive. Et elles ont l’aspect plus ferme des choses définitives. La tendresse se cache un peu moins. Elle se laisse deviner dans chaque nouvelle. L’affection avec laquelle sont traités ces Italo-paulistes. L’énorme dose de sympathie indispensable à la création de tant de gens si vivants. Gaetaninho. Carmela. Le chauffeur d’omnibus. Le soldat. Tous, un par un. Ah ! que m’importe si l’auteur ne s’étend pas en considérations sentimentales. Avec la suppression de ces dernières, avec la pure et simple présentation des faits, le lyrisme acquiert une bien plus grande intensité. Brás, Bexiga et Barra Funda est un livre de poésie, de la meilleure. L’explication se trouve dans ce propos d’Oswald de Andrade qu’Alcântara lui-même a divulgué dans une récente entrevue : «Au Brésil, le document coïncide avec la poésie.» Et Brás, Bexiga et Barra Funda est un livre de documents. Ou de reportage, dont le même Oswald a dit que c’était la grande littérature de l’époque. Sans être d’accord avec la généralisation, force est de reconnaître que le reportage est au moins la grande littérature d’Alcântara. Et du Brésil.

Ce n’est pas par hasard que j’ai rapproché ici ces deux écrivains et que j’ai parlé dans cet article de la poésie bois brésil. Ce n’est pas non plus par hasard qu’ils se sont rapprochés et qu’Oswald a préfacé Pathé-Baby. S’il est possible de découvrir quelque parenté chez António de Alcântara Machado, c’est avec Oswald. Alcântara Machado est excessivement lui-même, il obéit à un mouvement trop intime pour que l’on puisse parler ici d’influence. Mais si la désinvolture, l’assurance, le naturel, le courage avec lesquels il produit une œuvre spontanée et originale, sans s’attacher à aucune sorte d’idée fixe, avaient besoin d’un exemple, cet exemple pourrait être Oswald de Andrade. Une œuvre spontanée et originale, qui ne soit pas une adaptation de plus des lieux communs modernistes, une forme de plus du modernisme-étalon créé après la Semaine d’art moderne, c’est ce qui manquait à notre dernière génération littéraire, qui devait parler d’une voix différente pour mériter le nom de génération. Cette voix différente, à l’accent propre, impossible à confondre, est celle qui s’entend dans Brás, Bexiga et Barra Funda. C’est pourquoi, dans la dernière promotion d’écrivains brésiliens, l’homme que j’aime c’est M. Alcântara.


Trad. A. C.


(Source : Prudente de Morais Neto, « Cavaquinho solando »,

O Jornal, Rio de Janeiro, 2 septembre 1927, p. 4.)